(photos Philippe Roy)
(photos Philippe Roy)

Il n’est pas le plus étendu, certainement pas le plus médiatique, peut-être pas le plus « tendance » des grands crus classés de Saint-Émilion. Il fait pourtant partie de ces châteaux élégants et constants dont les vins suscitent l’indéfectible fidélité des amateurs. Bienvenue au château La Serre, bijou discret trônant sur le plateau calcaire.

Lorsqu’on parle de nouveaux chais à Bordeaux, l’on a tôt fait d’imaginer un édifice de grande ampleur, de préférence imaginé par un architecte de renom, dont la vocation technique se confond avec le désir du propriétaire d’exposer à chacun un manifeste de ses ambitions. Tout le monde ne cède pas à cette tentation. Prenez le château La Serre : c’est dans une remarquable discrétion, voire même dans la confidentialité que ce grand cru classé de « seulement » sept hectares – judicieusement placés d’un seul tenant sur le plateau calcaire de Saint-Émilion – a inauguré en mars dernier, juste à la veille de la semaine des Primeurs, ses nouvelles installations techniques. Rien de tape-à-l’œil dans ce nouveau cuvier où trônent sept cuves béton venus d’Italie, de 50 à 80 hectolitres pour aller vers plus de précision dans le parcellaire et travailler désormais par pigeage. Rien de « show-off » dans cette salle de dégustation dont le balcon offre pourtant un point de vue splendide sur l’appellation (lorsque les voisins plus ou moins proches se nomment Ausone, La Clotte, Bel Air Monange, Pavie-Macquin, Trottevieille, Le Prieuré, on a facilement envie de laisser le regard voyager).

Au vrai, ce nouveau cuvier ressemble bien aux vins du château La Serre et à ses propriétaires : tout en retenue, en classicisme, en précision et en élégance. Les vins de La Serre ne sont pas, n’ont jamais été des vins « à la mode » ; ils appartiennent à un registre intemporel que certains amateurs – ou critiques – redécouvrent aujourd’hui mais qui a toujours eu la faveur d’une frange de connaisseurs internationaux (nous en avions eu la confirmation lors d’un récent voyage à Malte avec l’Association des Grands Cru Classés de Saint-Émilion). Un registre de « buvabilité », de « digestibilité » et de capacité à s’inscrire dans le temps qui constitue l’ADN des grands bordeaux. Cette constance à travers le temps est l’œuvre d’une famille, la famille d’Arfeuille, qui a fait l’acquisition du domaine en 1956 – rude année de gel. Les d’Arfeuille étaient alors négociants et propriétaires sur d’autres appellations de la rive droite (notamment le château La Pointe à Pomerol, revendu depuis). Dans les années 1970, Luc d’Arfeuille prend les rênes du grand cru classé. Il est rejoint en 2013 par son neveu Arnaud, qui dirige également le château Tessendey, propriété familiale de Fronsac.

Ensemble, les deux hommes, les deux générations perpétuent la signature du château La Serre : régularité du style, respect du terroir, expression du plateau calcaire, pour produire des vins fins, longs, élégants, destinés à vieillir mais qui restent avant tout des vins de table, des vins de plaisir. Progressivement, le vignoble est restructuré, dynamisé, s’accompagnant d’une réduction des traitements phytosanitaires (excluant les produits cancérogènes, mutagènes ou toxiques), du renoncement aux herbicides, aux anti-botrytis, du recours à la confusion sexuelle plutôt qu’aux insecticides, d’un traitement de tous les résidus… C’est une viticulture attentive et soigneuse qui est pratiquée ici, avec le désir d’aller toujours plus près de ce que ce magnifique terroir peut donner. L’encépagement (80% merlot, 20% cabernet franc, moyenne d’âge des vignes 25 ans), les rendements moyens de 40 hectolitres/hectare participent de cet équilibre qui caractérise les vins du château La Serre, pour lesquels la famille d’Arfeuille est accompagnée par le consultant Stéphane Toutoundji de l’équipe Œnoteam.

Là-haut sur le plateau, le château La Serre continue, avec discrétion, son patient chemin vers l’excellence. Un conseil : n’ébruitez pas trop le secret.

Dégustation

Château La Serre 2018 (primeurs, 93-94) : situé sur un beau terroir du plateau calcaire, La Serre cultive avec discrétion son style d’un délicieux classicisme. Le nez présente une belle pureté de fruit, de l’éclat. La bouche est fine, fuselée, avec de l’allonge, de la persistance, et une finale saline, crayeuse. Si le fruit est juteux à point, ce vin s’exprime davantage sur la minéralité que sur une aromatique exubérante. Un très beau 2018, taillé pour la garde.

Château La Serre 2017 (en cours d’élevage) :
intensité du fruit, notes de fraises des bois et de cerise, de la gourmandise, une touche florale. La matière est très jolie, soyeuse, portée par des tanins en douceur, de la délicatesse dans le toucher de bouche et une agréable minéralité. Très joli.

Château La Serre 2016 : nez très parfumé, délicat, poudré, avec un côté « gelée de mûre » très appétissant, de la profondeur et de l’éclat. La bouche déploie beaucoup de velouté, un jus plein sans être trop concentré. C’est un vin sapide, salivant, gracieux, classique dans le bon sens du terme, avec un côté sanguin, des tanins racés et un élevage très bien intégré.

Château Tessendey 2016 : propriété familiale de 8 hectares à Fronsac. Nez capiteux, de fruit noir et de cerise à l’eau-de-vie. C’est un vin traçant, ciselé, sur un fruit net et un style élancé, avc une belle trame acide et de jolis amers en finale.