(photos : Frédérique Hermine)
(photos : Frédérique Hermine)

Francis Bonnet est l’ancien président des Côtes du Roussillon et a longtemps été à la tête de la coopérative des Vignerons des Côtes de l’Agly-Estagel dont il est toujours adhérent avec une trentaine d’hectares dont la moitié en bio. Il nous raconte l’évolution des Côtes du Roussillon qui fêtent leurs 40 ans en 2017.

Il y a 40 ans, la région n’était-elle pas plus connue pour ses vins doux naturels (VDN) ?

Dans les années 50, nous avions déjà les Côtes du Haut-Roussillon en VDQS mais on produisait en effet surtout des vins doux naturels, du maury, du banyuls, du rivesaltes Haut-Roussillon et Côtes d’Agly. La cave d’Agly faisait 50 000 hl en VDN dans les années 70, 1500 aujourd’hui en rivesaltes, 4000 en muscat. Aujourd’hui, la coopérative est l’une des rares à produire quasiment tous les crus (sauf Caramany). Les vins secs sont plus difficiles à travailler, les VDN plus difficiles à vendre. En 1952, le Haut-Roussillon est devenu Roussillon des Aspres pour éviter la confusion puisque l’appellation était en tranquille et en doux. On vivait surtout des VDN, mais on avait trop d’appellations et on a commencé à y réfléchir dans les années 60-70. Les Côtes du Roussillon, les Côtes d’Agly sont restés en sec, le Roussillon est devenu Rivesaltes en VDN. En 1972, le dossier à été lancé pour les Côtes du Roussillon et Côtes du Roussillon Villages par Henri Vidal, Francis Jaubert et Louis Vigo. On a obtenu en mars 1977 la reconnaissance en AOC, l’une des premières de la région, la première pierre de la pyramide avant Lesquerdes, Tautavel et, depuis le printemps, les Côtes du Roussillon Villages Les Aspres.

À l’époque, les vins étaient basés surtout sur le tandem carignan-grenache…

…avec le carignan majoritaire, mais il fallait un troisième cépage complémentaire pour apporter du fruit et de la souplesse. Ça a été la syrah qui a été plantée là où il y avait de la place, sur les coteaux arides ; elle est désormais à 10 % minimum. On ne faisait pas d’études des sols à ce moment-là. Grenache et même syrah ont dépassé le carignan, conservé à petits rendements (40-45 hl/ha) et travaillé en macération carbonique. En 1977, les Côtes du Roussillon ont été reconnues en AOC avec la Têt comme frontière entre Côtes du Roussillon sur des sols généreux au sud et Côtes du Roussillon villages au nord avec environ 10 hl/ha de différence de rendement. Latour de France et Caramany ont été reconnus en 77 Villages en nom de commune. Une démarche de valorisation à été entamée sur les marchés existants : on vendait 1,5 million de bouteilles, surtout chez Nicolas à Paris et 650 000 l’étaient par les Vignerons Catalans, notamment avec Caramany, payé déjà dans les faits 30 % plus cher. Les Villages dans les années 80 ont voulu évoluer et 25 communes ont demandé la reconnaissance.

Elles l’ont obtenue rapidement ?

L’Inao leur a d’abord demandé de travailler sur les terroirs : les schistes sur Latour de France, le gneiss sur Caramany, le granit pour Lesquerdes, l’argile-calcaire sur Tautavel, les marnes schisteuses sur Maury. Le classement par sols à permis l’extension aux communes voisines disposant du même sol. En 1995 a été reconnu Lesquerdes, en 1996 Tautavel. Les Aspres avaient pris du retard puisqu’ils étaient en Grand Roussillon et ils ont donc décidé de demander directement à passer en cru. La proposition a été refusée par l’Inao et en 2001, ils ont été reconnus Villages. Il faut reconnaître que tant que les VDN existaient, peu d’efforts étaient faits sur les vins secs. Quand, en 2006, a été créée l’appellation régionale Languedoc, on nous a demandé d’intégrer ce socle, ce qui a été accepté du bout des lèvres. Mais ça a au moins relancé la hiérarchisation. Aujourd’hui, l’AOC Languedoc a atteint son rythme de croisière. L’Inao a donc demandé l’ouverture des Côtes du Roussillon aux Aspres regroupés sur sept communes au lieu d’une vingtaine au total.

Quelles seront les prochaines étapes ?

Le prochain chantier sera le maillage du Roussillon en communales pour Cases de Pene, Baixas (retardé depuis 10 ans car il y a déjà une appellation Rías Baixas en Espagne) et Rivesaltes pour lequel il faut trouver un nom porteur, peut-être avec Agly, pour éviter la confusion avec les VDN. Les Côtes du Roussillon ont souffert de la reconversion de Rivesaltes : à l’époque, on vendait 250 000 bouteilles mais on en produisait 500 000, débloquées au fur et à mesure quand les vignerons partaient à la retraite pour avoir une rente. La difficulté a été de faire comprendre aux vignerons qu’il ne fallait produire que ce qu’absorbait le marché ; ça n’était pas dans nos habitudes. Aujourd’hui, on ne revendique pas toute la production en AOC, le reste va en IGP Pays d’Oc ou Côtes Catalanes. En 2006, quand nous avons intégré le socle régional Languedoc, l’idée était de supprimer un niveau pour simplifier puisque nous en avions cinq : soit on supprimait les Côtes du Roussillon, soit les Côtes du Roussillon Villages.
Finalement, on a tout gardé et Maury a sauté un échelon. Il est vrai que ça ne simplifie pas la lecture pour le consommateur…