La deuxième Assemblée générale de la Safer Occitanie qui s’est tenue le 18 juin à Villevieille dans le Gard, était l’occasion pour son président Dominique Granier, de réaffirmer l’engagement de cette entité en faveur des territoires ruraux et du monde agricole. Entretien avec un vigneron-citoyen, dont la réputation d’honnêteté et de courage sont à même de relever les grands défis du 1er opérateur foncier rural en région.

Sa nomination, le 30 mai 2017 à la présidence de la Safer Occitanie, symbolise le nouveau visage de la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (SAFER), née de la fusion des ex-Safer Languedoc-Roussillon, GHL (Gascogne-Haut Languedoc) et Safalt (Safer Aveyron-Tarn-Lot). Innovation, esprit d’ouverture et d’union marquent les deux premières années de mandat du Président (nommé pour 4 ans, NDLR) autour des grands chantiers que doit mener le 1er opérateur foncier rural en Occitanie : ceux en faveur de l’installation et du renouvellement des générations en agriculture, un défi vital pour l’avenir des territoires ruraux. Dominique Granier, 58 ans, économiste de formation, vigneron depuis 32 ans, pendant 18 ans président de la Chambre d’agriculture du Gard et ancien président de la Safer Languedoc-Roussillon, poursuit l’héritage de son père, fondateur de la Safer Languedoc, la première de France créée le 14 juin 1961. Une passion pour le foncier indispensable à la bonne marche de cette entreprise, car cette charge, selon le viticulteur gardois, demande avant tout, « honnêteté et courage ».

Vous êtes président de la Safer Occitanie, une région qui abrite le premier vignoble national : 34% des surfaces françaises, 273 000 hectares de vignes, 90 appellations dont 51 AOP. C’est un vaste territoire. Y-a-t-il un dénominateur commun ?
Le consensus, malgré les divergences car quand on parle du foncier, on ne parle pas d’un long fleuve tranquille : il y a les libéraux et les interventionnistes, il faut manier la chèvre et le chou entre les Hautes-Pyrénées, le Gers, la Haute-Garonne, le Gard et l’Hérault où l’on n’applique pas la même politique. Mais on n’est rien seul et en Occitanie, on a voulu l’ouverture avant l’heure en anticipant la Loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt (LAAF) qui en 2014 a imposé aux Safer d’ouvrir leur conseil d’administration. Aujourd’hui, la Safer Occitanie n’est plus un outil agri-agricole, c’est un petit « parlement du foncier », une entité forte où tout le monde est représenté pour partager cette question de la terre avec le reste de la société : le monde agricole dans son ensemble avec les Chambres d’agriculture et les syndicats majoritaires et minoritaires, les banques, les assurances, les environnementalistes, les chasseurs, les institutionnels, etc. Qui il manque autour de la table, à part le clergé ? C’est ainsi que depuis deux ans, avec l’ensemble du personnel (170 salariés, 24 administrateurs, 24 censeurs au sein de la Safer Occitanie, NDLR), on arrive à définir, en concertation avec l’Etat, une politique en faveur de l’aménagement du territoire autour d’un enjeu : dans les années à venir, l’emprise du foncier va prendre de plus en plus d’importance.

Votre regard est assez critique sur la situation…
On utilise deux fois plus de foncier en France qu’en Allemagne et en Occitanie, trois fois plus ! Cette utilisation abusive du foncier impose aujourd’hui, dans cette région attractive qui attire chaque année 50 000 nouveaux arrivants, de repenser nos usages demain. On ne peut plus étaler les villages comme on l’a fait, faire des parkings à la verticale alors qu’il faut les faire à l’horizontale, artificialiser, construire des ronds-points, des autoroutes, des gares TGV, des zones économiques qui ne sont pas remplies, sans se soucier de la perte du foncier agricole. Il faut repenser tout cela, en concertation avec l’ensemble des parties, pour protéger nos terres nourricières – c’est un terme un important, fondamental même : c’est la terre profonde, avec une bonde d’eau à côté, ou du moins une possibilité d’arrosage, c’est l’Alpha et l’Omega. Et là, il ne s’agit pas de politique agricole ! Avant d’être agriculteur, je suis un citoyen qui veut protéger le foncier nourricier demain. Je ne suis certes pas Trump ou Kim Jong-un mais comme dit Pierre Rabhi, « chacun fait sa part ». Notre rôle, il est là : maintenir au maximum les terres agricoles et préserver la ressource en eau, ce sont les deux priorités de mon mandat.

La Safer, « souvent critiquée, toujours confortée » aimez-vous dire… Qu’entendez-vous par là ?
L’une des attributions de la Safer pour maintenir une agriculture familiale à taille humaine, dans une gestion équilibrée de la transmission du foncier, c’est le droit de préemption sur les terres agricoles. Cela ne représente que 2% de nos activités en Occitanie mais ce rôle de gendarme, assez interventionniste, prête le flanc à la critique. Aux détracteurs, j’objecterai toutefois ceci : j’aimerai qu’on supprime la Safer pendant trois mois. Il se passerait quoi alors ? Plus de répartition, c’est le plus riche qui achète ! Or les millionnaires, on les a en Occitanie où on dispose du foncier le moins cher d’Europe (entre 5000 et 30 000 € l’hectare) ! Si on ne joue pas ce rôle de gendarme, on ne fait plus rien ! N’oublions pas que la barre des 100 châteaux passés sous la coupe de propriétaires chinois a été franchie à Bordeaux. L’enjeu de la loi foncière est à ce propos, au cœur de l’actualité, les cessions de parts de société échappant aux Safer, le droit de préemption ne pouvant s’exercer qu’à condition que la cession d’une propriété porte sur la totalité des parts de société ou des actions d’une société ayant pour objet principal l’exploitation. Il est donc très simple de contourner ce droit en organisant deux cessions, l’une portant sur 99% et l’autre sur 1%. C’est un talon d’Achille de la Safer qui nous inquiète et qui mobilise l’Etat. Le ministère de l’Agriculture souhaite rénover les outils de régulation du foncier afin de contrer ce phénomène d’accaparement des terres agricoles par des investisseurs.

Quels sont les grands chantiers pour l’avenir ?
La préoccupation première, c’est le renouvellement des générations : sur cinq départs en retraite en Occitanie, il y a deux installations. Il faut donc favoriser l’installation, c’est primordial ! En 2018, la Safer Occitanie a réalisé près de 1750 hectares de vignes en transaction, dont 530 ha en faveur de l’installation, c’est presque 30%. Elle a réalisé près de la moitié des transactions sur 3700 ha de vignes échangées, ce qui en fait le premier opérateur de la transmission de propriétés viticoles. Mais il est nécessaire d’aller plus loin, de mener une réflexion approfondie sur l’avenir de l’agriculture car demain, l’agriculteur ne sera pas forcément propriétaire du foncier. J’en suis d’autant plus convaincu que je suis fermier, issu d’une famille de 8 enfants, mon père lors de mon installation m’a cédé la propriété en fermage. La problématique de demain est là ! Un vigneron qui aujourd’hui veut s’installer, il lui faut 300-400 000 €, il n’y a que les « fils de » qui peuvent s’installer ! Il faut donc trouver d’autres modes de portage de foncier en innovant. Le financement participatif en est un, nous nous y sommes attelés dans le cadre d’une convention passée avec Terra Hominis par exemple, une structure spécialisée dans le financement participatif viticole. Et lors de notre dernière assemblée générale, le 18 juin, nous avons voté un dispositif de financement d’aide à l’installation d’un montant de 300 000 €. C’est un signal fort de la politique que nous souhaitons mettre en œuvre.