(Photos Alexis Attimont )
(Photos Alexis Attimont )

Elles ne sont pas nombreuses à la tête d’une exploitation en Champagne ! Cinquième génération au champagne Guy Méa, Sophie Milesi réalise une transition tout en douceur avec des idées bien à elle, et les vins suivent. Sur un terroir réputé puissant, elle apporte son toucher en finesse aux bruts maison.

La silhouette d’un loup est dessinée sur les étiquettes et à l’entrée du domaine. Une référence à Louvois, village auquel le domaine est intimement associé. C’est la frontière entre la forêt dense de Saint-Basle, et les coteaux de vignes du Val d’Or, sur le flanc oriental de la Montagne de Reims. Autrefois les loups passaient par là pour se rendre vers la plaine et le nom Louvois, « Loupvoie », la voie des loups, est resté. Louvois, un des 17 grands crus de la Champagne, un des plus petits avec moins de 50 ha, possède une identité à part et regroupe une quarantaine d’exploitants.

Le champagne Guy Méa en fait partie depuis 5 générations. C’est à partir des années 50, avec Guy, que le domaine a pris son essor avec l’achat de nombreuses parcelles alentour (9,5 ha aujourd’hui), et le développement des ventes en bouteilles. C’est avec lui également que la transmission du domaine, jusqu’alors exclusivement père-fils, est passée aux mains des filles. « Ma mère est arrivée sur l’exploitation en 1984 à l’âge de 20 ans et elle a réalisé dans l’ombre un travail incroyable, salue Sophie Milesi, sa fille, exploitante actuelle. Derrière la personnalité forte de mon grand-père, elle a effectué un travail de structuration considérable. Les 50-60 000 bouteilles vendues à des particuliers, c’est elle ; 35 ans après, elle connaît chacun de nos clients ! »

« Quand je serai grande, je serai champagneuse »

La génération suivante est elle aussi 100% féminine. Des deux sœurs, Sophie est celle qui marque très tôt un intérêt pour la bulle. « Quand je serai grande, je serai champagneuse » déclare-t-elle un jour alors qu’elle était petit fille ! Pour autant, aucune contrainte n’est imposée. « Ne t’enferme pas, fais ce que tu veux », lui disent ses parents. Ecole de commerce, Erasmus, voyages, c’est plutôt du côté des services export de grandes structures viticoles qu’elle fait ses premières armes. Mais au début des années 2010, elle décide de revenir sur le domaine, et c’est en cuverie qu’elle trouve son terrain de prédilection. « Aujourd’hui, c’est à mon tour d’apporter ma pierre à l’édifice de la maison Méa », explique-t’elle simplement.

En 2015, son compagnon Franck Moussié monte de Bordeaux pour la remplacer pendant les vendanges car leur fils naît… deux jours après la cueillette des premiers raisins ! « Je n’avais jamais fait de champagne, mais heureusement plusieurs vinifications à Bordeaux », sourit le jeune homme qui n’est jamais redescendu, abandonnant un poste chez un négociant girondin pour la bulle champenoise.

Aujourd’hui, c’est une jolie histoire d’envol qui se déroule sous nos yeux. Après 8 vinifications, la jeune femme a pris confiance et toute la mesure du patrimoine familial. « Nous avons une très belle diversité de parcelles sur des expositions très variées et des terroirs aussi différents que Louvois, Bouzy, Ludes, ou Montbré avec ses chardonnays magnifiques. Cette diversité est une grande chance. Ces vignes achetées, plantées par mon grand-père, travaillées avec écoute et soin depuis 30 ans par mon père expriment aujourd’hui très clairement beaucoup d’identité », analyse Sophie Milesi. Les installations de pressurage et vinification, elles aussi perfectionnées au fil des années, permettent d’exprimer ces personnalités, pour des assemblages toujours plus précis.

Désormais la jeune femme sait où elle veut aller et aime à citer le livre « Les femmes et le vin » : « Apprends à faire de la féminité une force et montre […] qu’une femme peut tenir une exploitation, peut travailler la vigne avec amour, peut vinifier avec finesse ».

Cuvée des loups, belle de blancs

Dans ses fondamentaux se trouve toujours le respect des générations. « Lors des assemblages, tout le monde est là et les goûts des différents âges s’expriment très clairement. C’est pourquoi notre gamme traditionnelle est fondamentale, elle synthétise la somme des 3 générations de l’exploitation. » Le meilleur témoin en est le brut tradition (20 €), très complet, mûr, au fruité mariant l’ananas et les fruits secs dans une forme de symbiose. Il associe les cépages et les terroirs de l’exploitation, et une part toujours importante de vins de réserve, véritable trait d’union générationnel.

A cette gamme, s’ajoutent peu à peu des champagnes plus identitaires qui expriment le nouveau travail en cuverie de Sohie Milesi. Témoin la Cuvée des loups 2012 (30 €), un champagne doré voluptueux qui livre de profonds arômes de miel mais aussi un croquant de raisin muscat pour une finale tout en soyeux. Plus engagé, Belle de blancs (40 €) signe un champagne très gastronomique, à la fois ample, mais avec une pointe iodée/crayeuse extrêmement salivante.

Fa’Bulleuses de Champagne

Le tour d’horizon ne serait pas complet sans évoquer les Fa’Bulleuses, une association de vigneronnes champenoises dont Sophie Milesi est l’une des fondatrices. « Nous y revendiquons notre féminité sans féminisme. Nous y partageons des informations techniques, des idées, des bons moments, et de l’entre-aide », explique la jeune femme qui s’est ainsi formée à la vinification en barriques chez une autre vigneronne du groupe.

Si l’association bénéficie aujourd’hui d’une belle notoriété médiatique et propose même plusieurs actions commerciales (box découverte 7 champagnes, route des Fa’Bulleuses), elle est avant tout une forme d’entraide féminine vigneronne, pour (se) démontrer que le triptyque femme- maman-vigneronne chef d’exploitation n’est pas impossible !

Ci-dessous : Sophie Milesi et son mari Franck Moussié devant les vignes qui surplombent Louvois. Parmi les projets du couple, la volonté de développer l’œnotourisme. « La Champagne a des atouts exceptionnels qu’elle a pour l’instant bien peu exploités. Pourtant c’est un vignoble au cœur de l’Europe, à une heure de la capitale la plus visitée au monde ! », sourit le jeune homme qui n’est jamais redescendu en Gironde.