(photo Luc Jennepin)
(photo Luc Jennepin)

Grande figure du Languedoc, Gérard Bertrand s’est assis « sur le divin » pour un entretien à cœur ouvert dans Terre de Vins n°57, actuellement dans les kiosques. Morceaux choisis.

Domaine de Villemajou, domaine de Cigalus, château Laville Bertrou, château l’Hospitalet, domaine de l’Aigle, château Aigues Vives, château la Sauvageonne, château de la Soujeole, château des Karantes… Gérard Bertrand a multiplié les acquisitions et a développé une activité de négoce en faisant preuve d’audace et d’ambition. « En 2002, alors que l’on réalise 2 millions de chiffre d’affaires, j’ai fait un chèque de 9 millions d’euros, se souvient-il. Cela a été un pari réussi… » Depuis, l’entreprise Gérard Bertrand n’a cessé de grandir, devenant un porte-étendard du Languedoc, avec des succès qui en font une figure de précurseur : international, valorisation, œnotourisme…
Marié à Ingrid, naturopathe et nutritionniste, père de deux enfants – un garçon de 18 ans et une fille de 20 ans –, Gérard Bertrand est venu à la vigne et au vin grâce à son père, Georges Bertrand, vigneron et courtier, décédé accidentellement quand Gérard avait 22 ans. S’il a passé un bac Sciences agro, avant une prépa Sup de Co et un DUT Tech de co, le rugby n’a jamais été très loin dans son parcours, et de 22 ans à 30 ans, Gérard Bertrand, qui a joué en équipe première à Narbonne, mène deux vies : vigneron et metteur en marché la semaine et rugbyman le week-end. 17 saisons au total à chausser les crampons entre Narbonne et le Stade Français, ça forge un homme ! Gérard Bertrand met aujourd’hui toute son énergie au service de son entreprise qui aura réalisé en 2018 un chiffre d’affaires de… 130 millions d’euros et opssède 800 hectares dont 650 en biodynamie. Homme de conviction, il se dévoile. Réussite personnelle, argent, relation aux autres, biodiversité, biodynamie… Pour « Terre de vins », il s’est allongé sur le Divin.

Tu incarnes la réussite du Languedoc, une aventure personnelle et humaine. Qu’est-ce qui te fait avancer ?
C’est une multitude de choses. Mes parents m’ont inculqué le goût du travail. Dès que j’ai eu 10 ans, j’ai travaillé. On sortait un soir par semaine. Et avec ma sœur, on n’aimait pas trop les vacances car c’était plus cool à l’école. Mon père, qui s’est fait tout seul, m’a formé à la viticulture et à la dégustation. Nous avons eu une éducation où le travail était la priorité. L’exutoire était le rugby, une école de la compétition et du dépassement de soi. Le décès de mon père a été un coup de pied aux fesses. Cela a été une motivation jusqu’à l’âge de 30 ans. Ensuite, je suis devenu moi-même mais on ne change jamais. Cela m’a permis de faire une introspection afin de savoir quelles étaient mes priorités dans la vie. J’étais viscéralement fait pour révéler ces terroirs du Sud. Cela va au-delà d’un travail. C’est une passion. C’est une mission. Cela me parle. Cela résonne en moi.
Je fais pas mal de yoga, tous les jours. La vraie pression, elle n’existe pas : c’est l’angoisse qui génère de la pression. La biodynamie m’aide à cultiver l’amour plus que le stress et la négativité. Quand on donne le meilleur de soi-même, on arrive à ce qu’on veut. Aujourd’hui, mon boulot n’est pas de faire la cuisine, c’est de mettre du sel et du poivre, de faire jouer aux musiciens la même partition et aussi, surtout, de les faire rêver. Comme dit Mandela : « Jouer petit ne rend pas service au monde. »

Un mot sur la biodynamie. Tu as commencé à Cigalus en 2002. Tu cultives aujourd’hui 350 hectares sur 500 ! Quels enseignements en as-tu rapidement tiré ?

En lisant de livre de Steiner [Rudolf Steiner, fondateur de la biodynamie, NDLR), cela a été une révélation. Je l’ai lu trois fois d’affilée. La première fois, je n’avais pas tout compris. À la fin, j’ai eu une dimension globale de sa vision, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, de la terre au ciel, avec l’influence de la Lune, des constellations, des planètes… Cela m’a ouvert les yeux sur la nature. Avec Richard Planas, le directeur de nos domaines, nous avons commencé à Cigalus avec 4 hectares dont 2 hectares en biodynamie. On a pris la plus vieille parcelle et on a vu les changements à la vigne et à la cave. Dès 2007, on a converti les domaines un par un…
Aujourd’hui, la biodynamie est concentrée sur la vigne, mais j’ai envie de travailler sur les pratiques biodynamiques autour du vin. Grâce à la technologie, il n’y a plus de mauvais vin mais nous en sommes arrivés à la standardisation du goût. Le vin ne doit pas avoir le goût de quelque chose : il doit avoir le goût de quelque part. La culture bio renforce la notion de terroir. Ça, c’est l’enjeu de demain. Nous voulons avoir un rôle leader dans l’industrie du vin à ce sujet. Aujourd’hui, dans le monde, il y a 7 000 cépages et les consommateurs en connaissent moins de 10. Vignerons, négociants, journalistes… nous avons un devoir de préserver ce patrimoine unique de la diversité des cépages dans le monde du vin. Quand on dit que le vin est de l’alcool, c’est de l’ignorance. Je suis très content que le président Macron ait remis l’église au milieu du village.

Le sujet du développement durable rattrape le vignoble français. Réussira-t-il à sortir rapidement des pesticides et de la chimie ?
Il faut se re-projeter en arrière. Il y a 60 ans, tout était bio. On utilisait du soufre et de la bouillie bordelaise. Quand on boit Latour 61 et Pétrus 71, on ne peut que s’émerveiller. La chimie a permis à des gens de progresser. Elle a permis de créer des médicaments qui sauvent des vies. Il faut être cohérents. En revanche, elle ne doit pas s’opposer à la biologie, à l’homéopathie, à la biodiversité. Un écosystème est une multitude de détails qui interagissent les uns avec les autres. La chimie est allée trop loin dans le vignoble, c‘est clair. Elle a donné le même goût partout. On doit dans les cinq prochaines années ne plus utiliser tous les herbicides, le round up et les autres aussi. À la marge, les vignerons doivent utiliser les produits phyto uniquement en cas de crise. On peut réduire de 50 à 70% l’utilisation de ces produits. L’agriculture bio doit représenter 20 à 30% de l’offre à court terme. La viticulture doit être exemplaire car on est obligé de manger pour vivre, on n’est pas obligé de boire du vin.

Retrouvez l’intégralité de notre entretien avec Gérard Bertrand dans Terre de Vins n°57, actuellement dans les kiosques.