Dans le prolongement de la dégustation de liquoreux du monde qu’il organise tous les deux ans dans ses chais à la veille de l’ouverture de Vinexpo, le Château La Tour Blanche, 1er Grand Cru Classé de Sauternes en 1855, proposait ce lundi sur le salon une master class sur les liquoreux du monde.

Qu’ont en commun la France, la Croatie, la Hongrie, l’Italie, l’Afrique du Sud, l’Allemagne ? Tous ces pays abritent des vignobles producteurs de prestigieux et délicieux nectars liquoreux. Ce sont dix de ces vins que se proposait de mettre en lumière la master class organisée hier en début d’après-midi à Vinexpo, sous la supervision du maître de cérémonie Bill Blatch, senior consultant à Christie’s, et en présence des dix propriétaires et responsables des domaines présents pour partager les secrets de confection et dégustation de ces crus. Au programme pour les chanceux dégustateurs : cinq vins de régions françaises (Pacherenc du Vic Bilh, Jurançon, Coteaux du Layon, Monbazillac, Sauternes) et cinq vins d’autres pays du monde (Allemagne, Croatie, Hongrie, Afrique du Sud, Italie).

En préambule, Bill Blatch rappelait « l’immense diversité aromatique de ces vins et les extraordinaires possibilités d’accords mets-vins qu’ils offrent », invitant à une consommation élargie et plus décomplexée de ces liquoreux, « parfaits en toutes circonstances. En se limitant au dessert, on manque beaucoup d’occasions de s’amuser » prévenait-il. Ces vins « marchent très bien avec le salé, un foie de veau, foie gras, poulet rôti, mais aussi des mets hautement salés, par exemple tout simplement avec des chips un dimanche pluvieux… Les potentialités sont énormes ! » Les sens et l’horizon ouverts par cette mise en bouche, place à la dégustation…

De Pacherenc du Vic-Bilh à Sauternes

Côté hexagonal, les dégustateurs ont pu apprécier deux vins nés du petit manseng par passerillage aux pieds des Pyrénées. Au château Bouscassé, propriété d’Alain Brumont en AOC Pacherenc de vic-bilh, les vignes de 50 ans d’âge de petit manseng sont récoltées en vendanges tardives, en décembre, du fait de l’absence de phénomène de botrytisation inhérent au climat sec de cette région. Dans la cuvée « Frimaire », vinifiée en petites quantités seulement certaines années, lorsque le degré naturel atteint 20°, le petit manseng amène son acidité naturelle. Le très beau millésime 1996 présenté ce lundi exprimait ses arômes de fruits secs (pâte de coing, abricot confit, litchi), d’épices et de truffes. A associer avec un foie gras, du poisson ou poulet, de la nourriture asiatique, du roquefort, du fromage des Pyrénées ou encore des desserts aux fruits jaunes…

Venu en voisin de Jurançon, le domaine Cauhapé faisait lui découvrir sa cuvée « Quintessence du Petit Manseng » 2014. Les vignes de 30 ans d’âge sont vendangées juste avant Noël, pour conserver la patte fraîche du domaine, puis fermentées en barriques neuves et élevées durant deux ans. A la clé, un millésime 2014 « frais et élégant » aux arômes très expressifs d’abricot mûr, agrumes confits, et à la bouche à la très belle matière, veloutée, s’achevant sur des longues notes torréfiées. A déguster par exemple en apéritif, ou « un après-midi pluvieux », voire avec du fromage ou des desserts aux fruits.
Dans la Loire, le domaine Delesvaux, exploité en biodynamie, présentait sa cuvée « Sélection de Grains nobles » 2011 en coteaux du Layon. Créée à partir de chenin blanc exclusivement botrytisé , sans aucun passerillage, ce vin présente « une belle alliance entre acidité et sucre. Idéal en apéritif, avec du foie gras, ou des fromages très affinés ».

Face à Bergerac, sur la rive gauche de la rivière Dordogne, le vignoble de Monbazillac abrite le château Tirecul la Gravière. Ses vignes sont disposées en cirque ouvert dominant la vallée de la Dordogne, une topographie favorisant la stagnation des brouillards profitables au développement du botrytis. La cuvée « Madame de Tirecul La Gravière » 1998 est créée à partir de vignes de 60 à 80 ans d’âge de sémillon et muscadelle, « pour la touche épicée » , alors que les jeunes vignes sont utilisées pour la production de blanc sec. Ce millésime 1998 atteste d’une grande complexité aromatique, sur les fleurs blanches et les fruits confits, combinés à une matière onctueuse, alliance de rondeur et persistance en bouche.
A Sauternes enfin, le liquoreux faisait la preuve par cinq, avec la présentation de la cuvée « 5+ », créée par assemblage des cinq premiers grands crus classés de Sauternes (châteaux Sigalas-Rabaud, de Rayne Vigneau, Lafaurie-Peyraguey, La Tour Blanche, Rabaud-Promis). Tous situés à Bommes, ces domaines, convaincus qu’ « ensemble on est plus forts » avaient déjà opéré dès 2016 des dégustations primeurs communes, puis imaginé une caisse regroupant leur cinq bouteilles. Cet assemblage, véritable  » rêve oenologique », produit à hauteur de 1200 bouteilles à partir d’une barrique de chacun des grands crus, marque un pas de plus dans cette démarche concertée. Le millésime 2017, ici présenté, assemblage de sémillon, sauvignon et muscadelle, tient toutes les promesses d’un grand sauternes, entre nez complexe sur les agrumes, le pamplemousse, le tilleul, et bouche qui se dessine entre expressivité, puissance et fraîcheur. Après son embouteillage imminent, il sera proposé dans une caisse de six bouteilles, incluant les cinq premier grands crus classés et la cuvée 5+.

Et aussi… ailleurs dans le monde

L’une des forces de Vinexpo est indéniablement son approche internationale. Cette master class en offrait une nouvelle fois une belle démonstration avec ces liquoreux venus de la planète entière.
En Moselle, Ernst Friedrich Loosen est à la tête depuis 1988 du domaine Dr. Loosen, possédé par sa famille depuis 200 ans. Le vignoble bénéficie d’un micro-climat né de la combinaison d’une exposition plein sud, de la proximité de la Moselle et de sols d’ardoise rouge. La cuvée « Erdener Prälat Auslese Riesling Auslese Goldkapsel » Mosel 2017, issue du riesling, est issue des meilleures vignes du domaine. Les baies botrytisées sont récoltées manuellement pour produire ce vin présentant fraîcheur, acidité, et excellent potentiel de vieillissement.

Dans la région de Slavonie, partie centrale de la Croatie, le domaine Krauthaker est localisé sur le 45,3° parallèle, comme d’autres grandes régions viticoles du monde (Bordeaux, Piémont, Orégon…) Le microclimat n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de Bordeaux. Sur des sols rocheux et glaiseux, sur 55 ha, il produit entre autres cette cuvée liquoreuse 100% Grasevina vendanges tardives sur grains nobles (IBPB, Izborna Berba Prosusenih Bobica, processus de sélection des baies botrytisées.) Après un élevage partiellement réalisé en barriques, ce vin affirme ses notes de fruits mûrs jaunes et blancs (poire‚ abricot)‚ tropicaux (figue et datte) et de miel.

En Hongrie, on ne présente plus le domaine Disznókő, détenu par Axa Millésimes, et ses fameux Tokaji. La cuvée « Disznókő Tokaji Aszú 6 Puttonyos » provient d’une seule parcelle du vignoble, située entre 150 et 180 m d’altitude, orientée plein sur, baptisée « Kapi Vineyar. Elle est plantée en furmint, cépage le plus noble et le plus ancien de Tokaj qui mûrit tardivement, se transforme facilement en grain aszú (formés par combinaison du Botrytis Cinerea, puis par un dessèchement sur le pied de vigne ou passerillage), et conserve une acidité parfaite. Elaborée seulement les grandes années en un nombre très restreint de bouteilles, lorsque cette parcelle exprime la quintessence de son potentiel, cette cuvée a été commercialisée sur seulement trois millésimes à ce jour, dont le millésime 2011 présenté à la dégustation. L’intense dessèchement et la concentration des baies donne « un nectar comme du miel » aux notes d’agrumes, poire, fleur d’oranger, alliant matière charnue et minéralité, dans un équilibre tout en pureté et élégance. A déguster seul, telle une friandise, ou sur des fruits secs, des mets salés ou des desserts au chocolat amer.

Direction l’Afrique du sud ensuite, péninsule du Cap exactement, au célèbre domaine Klein Constantia. Il faisait hier découvrir son « vin de Constance 2015 », issu de vendanges tardives, dans cette région chaude et balayée par les vents marins. Année de grande sécheresse, ce millésime 2015 est la vendange de muscat de Frontignan la plus précoce enregistrée depuis 1986, mais aussi le premier millésime vinifié dans la cave fraîchement rénovée. En 2015, les baies ont « mûri rapidement , donnant des arômes concentrés et une acidité bien équilibrée ». Elles ont été récoltées par lots, des plus acides aux plus desséchées pour la concentration en sucre, afin d’obtenir un parfait équilibre entre le sucre, l’alcool et l’acidité, et de générer un arrêt naturel de la fermentation, sans intervention humaine. Trois ans de vieillissement sous chêne français neuf, chêne hongrois et acacia français, puis six mois supplémentaires en cuve, sont nécessaires pour obtenir la patine aromatique. En bouteille, un vin naturellement doux, à la haute acidité naturelle sur des notes de fleurs, d’agrumes, miel et fruits à noyau qui se retrouvent en bouche, complétées de notes musquées et épicées, et sous-tendues par une acidité rafraîchissante..

Last but not least, pour achever cette master class, la cuvée Ben Ryé 2016 du domaine Donnafugata (AOC « Passito di Pantelleria »), créé sur l’île volcanique de Pantelleria, au sud-ouest de la Sicile, au climat aride, avec peu de pluie, et une forte dose de soleil et de vent. Ici, le cépage muscat d’Alexandrie est cultivé en terrasses, ses baies séchées sur pied donnent naissance à un vin au riche bouquet sur l’abricot, les fruits exotiques, la pêche, agrémentés de touches méditerranéenne. Cette opulence se prolonge sur une longue persistance aromatique. A apprécier seul ou avec des mets salés, canard sauce aigre-douce, foie gras, fromages bleus.