(photo F. Hermine)
(photo F. Hermine)

Pierre Philippe, au-delà d’une conception visionnaire et environnementale de la viticulture en générale, de la coopérative lot-et-garonnaise en particulier, n’a pas l’habitude de la langue de bois. Il nous livre sa vision du moment sur son métier, sur le vignoble et sur la cave des Vignerons de Buzet qu’il dirige depuis une douzaine d’années.

Où en sont vos actions de développement durable qui sont devenues l’image de la cave ?
Nous sommes dans une phase de consolidation de la stratégie de différenciation par le développement durable. Mais il ne faut pas se leurrer, on ne vend pas de l’environnement mais du vin, toujours à améliorer en termes qualitatifs.
Le véritable enjeu est d’approcher le plus possible des attentes des consommateurs ; on devient trop un marché de l’offre avec pléthore de produits et finalement avec peu d’outils pour répondre à la demande. Hormis des panels IRI en France, nous manquons de chiffres sur les tendances mondiales ou alors nous les obtenons avec deux ans de décalage, ce qui n’aide pas à suivre les tendances de consommation.
Notre priorité est la réduction des pesticides car les consommateurs s’intéressent à ce qu’ils ingèrent, davantage qu’à la survie des abeilles ou des chouettes Athéna. Ils veulent boire sain, sans résidus de pesticides, d’où la gamme sans sulfites. Pour être honnête, je ne suis pas sûr qu’être vertueux en matière d’environnement nous fasse gagner des parts de marché, mais nous maintenons le cap qui va même être renforcé, ne serait-ce que pour prouver que ce que boit le consommateur est propre. Avoir des valeurs et une éthique reste primordial même si ça ne déclenche pas l’acte d’achat.

Le développement durable (DD) est–il aussi un enjeu interne ?
Quand on raisonne développement durable, on raisonne aussi projet d’entreprise et le sujet est fédérateur pour les adhérents qui en sont fiers. C’est une approche globale de management d’entreprise qui permet de consolider de nouveaux business.
La grande distribution par exemple cherche à adosser son image à des valeurs de qualité et d’environnement ; elle n’est pas encore assez sensible aux valeurs de la coopération tout comme les consommateurs. Et pourtant, avec la recrudescence des Scope, des Amap et autres structures de mutualisation, ils pourraient s’intéresser aux circuits courts et les coopératives sur ce sujet ont un historique de mutualisation de l’outil de travail qui illustre parfaitement la démarche, hélas pas assez relayée. On est encore trop dans le « small is beautiful » qui privilégie les petits producteurs et relègue la coopération dans une image de producteur industriel à volumes. Il y a pourtant de plus en plus de belles coopératives qui travaillent bien à l’instar de Tutiac, Rozan, Tain, Rhonéa, Turckheim…qui ont investi dans des outils ultra modernes tout en restant des viticulteurs producteurs de vin. Des gens bien en somme…

Quels sont les projets de Pierre Philippe à court et moyen terme ?
Je ne travaille plus que sur le viticole mais je m’attache à fournir des outils pour favoriser le développement durable dans toute la coopération en tant que président de la RSE ((Responsabilité Sociétale d’Entreprise).
En tant que président de Iso 26000-30, je planche aussi sur la déclinaison de la norme dans l’agroalimentaire. Buzet, dans ce cadre, se veut un laboratoire du DD. Ã la cave, tout est désormais organisé, je suis juste un chef d’orchestre qui réfléchit aux grandes contraintes de demain. Et je suis convaincu que dans les prochaines années, le glyphosate, ce puissant herbicide chimique, sera interdit et ça va changer la vie des vignerons qui ont peut-être abandonné trop vite le machinisme agricole. Ils n’ont pas assez travaillé sur l’inter-ceps, un outil viable à 15-20 ha mais au-delà…
Si on doit doubler le personnel pour travailler les vignes, ce ne sera plus le même enjeu et il devient urgent de mettre les bouchées doubles sur le R&D. Le cahier des charges se durcit chaque année et nous avons perdu le sens du raisonné et du raisonnable qui relève souvent du bons sens. Dans le cadre du DD par exemple, je suis allée discuter avec les écoles : nous avons interdit le passage des tracteurs dans les vignes en période scolaire et replanté des haies qui font écran au bout de la cour. La solution est à la portée de tout le monde.

Quels sont les prochains investissements de la cave ?
Nous lançons la conversion d’une dizaine d’ha supplémentaires, soit au total une cinquantaine d’ha d’ici 3 ans et nous investissons dans une nouvelle cuverie passée sous le prisme de la réflexion énergie, eau et sociétale. Nous n’avons pas de croissance externe prévue – une discussion il y a trois ans avec Sieur d’Arques n’a pas abouti.
On essaie juste de se développer à l’international, l’export plafonnant à 16-18 %. Car si on a une bonne visibilité et une bonne communication en France, on ne nous attend pas dans les autres pays. Les arguments « environnement » commencent seulement à interpeller en Europe du Nord, au Canada, en Chine…
Mais il y a encore beaucoup de chemin à faire. Aujourd’hui, il ne suffit plus d’arriver avec une bouteille dans une main, les tarifs dans l’autre et le grand sourire au milieu. Nous avons quand-même 12 millions de bouteilles à vendre, 200 familles de vignerons et une centaine de salariés à faire vivre. Il faut se bouger et persévérer, mais nous ne sommes même pas sûrs que ça suffira…