Deux livres écrits par des Américains.
Robert Camuto et Kermit Lynch sont de ces Américains amoureux de la France, intrigués par notre authenticité. Ils la débusquent, la décortique, la détaille, et au final nous la révèle. C’est leur tour de force alors que nous avons la tentation de copier le Nouveau Monde.
Robert Robert Camuto est né à New York mais vit aujourd’hui en Provence. Il est chroniqueur pour Wine Spectator, the revue of wine, et pour le Washington Post. Il nous livre, sous forme de promenade – les Américains sont toujours on the road-, des portraits de vignerons.
On pourrait s’attendre, compte-tenu de son pedigree, à ce qu’il nous parle de grands noms, de grands châteaux, d’incontournables. Pas du tout, et c’est ce qui fait le premier intérêt de ce livre. A la différence des écrivains français du vin, les Américains se contrefichent des étiquettes et du paraître. Ils vont chercher chez nous ce qui est à l’opposé de leur vignoble, quelque chose de l’essence du terroir. Il a sacrifié au mythe des vendanges. Pour lui, c’était en Alsace. Il les raconte dans son livre avec beaucoup de finesse. « Etait-ce la fatigue ? écrit-il Le délire ? Ce qui me poussait en avant, c’était l’illusion de travailler avec d’autres, d’une certaine façon, à préserver un morceau d’humanité (...) Le travail manuel, bizarrement, n’avait-il pas quelque chose de subversif ? ».
Le livre s’ouvre donc avec François des Ligneris, estampillé « rebelle en son château ». Avec des Ligneris, Camuto nous promène d’un Bordeaux enflammé par les vins de garage et Robert Parker à des Corbières assoupies. François des Ligneris est le descendant d’une bonne famille de Saint-Emlion, Château Sourtard, parti faire du vin dans les Corbières. Cela pose l’orientation du livre. De Saint-Emilion, Robert Camuto retient : « Les touristes amateurs débarquent par milliers. Le temps d’un après-midi, ils s’imprègnent -entre guillemets- de la « bonne vie » et font chauffer la carte bleue dans des caves qui se succèdent comme des boutiques de luxe où l’on vous promet, en diverses langues, d’expédier vos achats partout dans le monde. S’il manque quelque chose à Saint-Emilion, c’est une âme ». De Fabrezan, village d’élection de François des Ligneris dans les Corbières, il écrit : c’est « un village typique, désert en hiver avec ses deux cafés et sa coopérative flanquée de citernes grandes comme des cuves à pétrole ». Pour finir François des Ligneris explique : « On va faire dans les Corbières ce qu’il est impossible de faire à Bordeaux... parce que, à Bordeaux, il n’y a pas assez d’air pur ».
De l’air pur, Robert Camuto est allé en chercher plus loin encore, dans une micro-appellation souvent oubliée Gaillac. Le vocabulaire est à des planètes de celui usité dans les salons. Je cite : « le loin de l’oeil », « la feuille mère », « la vigne de l’oubli ».
L’Américain sait faire vivre ses « personnages . Décrivant Didier Barral, encore un Languedocien, il précise : « il avait coutume de souligner ce qui était important avec son profond accent méridional. Il ne prononçait pas le mot important avec l’accent pointu et du bout des lèvres comme les Parisiens. Au contraire, il le laissait rouler et remonter du fond de la gorge avant de le laisser glisser de ses lèvres et tomber comme s’il eût risqué de l’étouffer ». Suit ce qui est « important » pour le vigneron languedocien : le fumier, la taille en gobelet, une nourriture variée pour les vignes, les petits rongeurs, l’acidité, les « filles ». Je vous livre un extrait. Barral : « on embauche plein de filles. Des Françaises, des Portugaises, des Espagnoles ». Camuto : « c’est important aussi ? » « Oui. Elles font plu attention quand elles taillent. Elles y mettent plus de soin. Très important ».
Kemit Lynch est un autre « sommité américaine » du vin. Il a été le premier importateur des grands petits vignerons français en Californie. Comme Robert Camuto, il a fini par s’installer en France. Son livre « mes aventures sur les routes du vin » n’est pas une nouveauté, mais un livre culte, réédité en poche. Ses carnets font écho aux portraits de Camuto. C’est la raison pour laquelle je l’ai choisi.
« Mes aventures sur les routes du vin » est donc un long carnet de voyages dans les vignobles français, 341 pages illustrées par des photos en noir et blanc qui forment un album de famille. Aucun ne manque à l’appel. Du plus petit au plus grand. La préface est signée de Jim Harrisson, écrivain américain francophile, amateur de bonne chère et de bon vin. C’est un régal et un réconfort. « Je ne connais pas un seul Américain intelligent qui ait cessé de boire du vin français », écrit-il pendant la guerre en Irak et surtout pendant la campagne anti-française qui a suivi aux Etats-Unis.
Kermit Lynch découvre le vignoble français en 1973. Son séjour commence mal, avec un négociant de Beaune, ivre de vin et d’angoisse quand il ouvre la porte aux acheteurs américains. Il s’achève avec un nom, plein de promesses pour le Californien, Hubert de Montille, producteur à Volnay. Depuis cette rencontre Kermit Lynch explique ne plus acheter que des vins qu’il a goûtés au chai en conversant avec les vignerons. On ne sera en conséquence pas étonné de découvrir que le caviste californien a son idée personnelle sur les « dégustations à l’aveugle » : « Aveugle ! Ce mot dit bien quelle vision de la qualité on peut avoir à travers cette pratique à la mode. La méthode est peu judicieuse, ses résultats fallacieux et trompeurs ».
Lynch sillonne la France en tintin reporter, curieux, vif, engagé, et aussi bien documenté. Son livre est donc aussi un récit méticuleux de la manière qu’ont les vignerons de concevoir et de travailler la vigne et le vin. Voici un extrait, de saison. Nous sommes à Bandol, au domaine Tempier : « Même s’il les mérite, écrit Kermit Lynch, François ne prend pas de vacances après les vendanges. C’est le moment de commencer les travaux d’entretien et d’inspecter chaque plant de vigne. Les ceps morts sont arrachés, y compris les racines qui pourriraient dans le sol. Il trace entre les rangs un sillon qui recevra un compost qu’il appelle la « merde ». C’est ce qui reste du raisin, les peaux et les pépins après la vinification. François n’utilise aucun autre engrais que cette « merde ». Au tableau de l’Américain, dressé entre 1976 et 1985, il ne manque pas un de ceux à qui le vin français doit encore aujourd’hui quelque chose, et beaucoup d’anecdotes incroyables, comme en sert la vie quand elle n’est pas ripolinée.