Il faut, comme Martine Lafitte, du tempérament pour faire naître de telles merveilles.
A Labastide-d'Armagnac, la bienheureuse propriétaire du domaine de Boingnères, Martine Lafitte, place le général de Gaulle très au-dessus des fûts. D'abord parce qu'elle a de lui un chèque du 2 juin 1962, d'un montant de 251 nouveaux francs, à l'ordre de Léon Lafitte, son père. Le Général avait eu l'idée de retrouver Adenauer avec une bouteille d'armagnac. Il avait donc du goût. Ensuite, parce que c'est lui qui avait solennellement interdit le whisky à l'Élysée, une boisson peu représentative de l'identité nationale qu'il incarnait sans gesticulations. La folle-blanche et les Lafitte-Boingnères sont intimement liés depuis cinq générations. Singularité dans le paysage de l'armagnac - largement confié à l'ugni blanc, au baco et au colombard -, la propriété privilégie ce cépage difficile à accompagner car sujet, toute l'année, à la pourriture grise et, par ailleurs, fainéant au rendement. 14 hectares sur 22 à surveiller comme un pur-sang fragile.
Une finesse inégalée
La folle-blanche exige une grande réactivité au sulfatage, des vendanges précoces, une acidité assez élevée, un faible degré, surtout une exigence inaltérable de vigneron. « Le mystère, souligne Francis Labadie, le maître distillateur de Boingnères, c'est que tout le monde reconnaît sa finesse et sa complexité, mais personne ou presque ne la cultive. » Le béotien égaré dans les parages ne confondra pas folle-blanche et blanche d'Armagnac, produit multicépages, que l'on met en bouteille à la sortie de l'alambic pour parfumer la cuisine et honorer le trou gascon.
La folle - et que la gendarmerie nous comprenne bien -, c'est une finesse inégalée, un fruité en fin de bouche, une douceur que l'on ne saurait écarter de la vie. Cette typicité est majuscule au royaume français des eaux-de-vie, abondamment chargé de richesses. Une folle-blanche, à la fin du repas, ouvre un chemin. Elle change, par exemple, le regard d'une femme.
De Veyrat à Guérard et de Bocuse à Ducasse, tous les étoilés Michelin y sont abonnés. La folle-blanche Boingnères tient son public de connaisseurs, où figurent d'abord les amateurs de vin.
C'est un combat
« Nous avons beaucoup de médecins chez les particuliers, affirme Martine Lafitte. Et cela me réjouit à une époque où l'on dénigre tellement ces produits. Cela devient très inconfortable d'être suspecté ainsi dans son métier. Pour remplir une déclaration de récolte, il va bientôt falloir sortir de Centrale. La consommation a clairement baissé de moitié en dix ans. Je suis toujours scandalisée de voir que la France, qui possède les meilleures eaux-de-vie du monde, est le premier pays consommateur de whisky. Et j'en ai mal au coeur quand on me demande si ça existe encore l'armagnac. »
C'est un combat. Martine Lafitte le mène au milieu d'un paradis terrestre d'à peu près de 800 tonneaux. Des merveilles d'une quarantaine d'années que le temps forge en silence sans que nul ne connaisse exactement le prix de ce mariage éblouissant entre le savoir-faire, le terroir, le bois local et les années. « Avec l'armagnac, disait Léon Lafitte, il faut faire comme si l'on ne devait jamais mourir. » La magnifique folle-blanche Boingnères, millésimée 1980, vaut par exemple 132 euros. Ce qui est donné pour un cadeau de si grande intensité