Le plus grand millésime n'existera jamais sans les mains qui le façonnent
S'il est des châteaux et des vins érigés en cathédrale, des récoltes à qualité constante et des millésimes exceptionnels, c'est que la vigne est d'abord le fruit d'un savoir-faire d'artisans et de maîtres d'oeuvre. Le tailleur a rang d'architecte. Sur la totalité d'un flacon, probablement faut-il lui accorder 50 % du mérite. C'est le costaud de la chaîne, à l'image de Grégory Brun, le talonneur de la fameuse équipe de rugby Pays Médoc, qui est aussi le responsable d'exploitation de Château Monbrison à Arsac (Margaux).
Ce fils de viticulteur de Barbezieux, en Charente, aurait du mal à dissimuler un goût si profond pour la vigne, qu'il ne dissocie pas du chai. Il est vigneron-oenologue et personne ne songerait à lui confisquer son sécateur. Pour lui, c'est au pied que ça se joue à la main : mettre la récolte sur rail, espacer les bourgeons, répartir la vendange, minimiser les séquelles des plaies. Quantité, maturité, facilité des traitements, pérennité du pied, tout se calcule ici, même si ce n'est pas une science exacte. Tailler, c'est penser la prochaine récolte en préparant celle d'après.
Grégory Brun choisit de se poster à cet endroit décisif de son métier. « Les meilleurs tailleurs agissent comme si la vigne leur appartenait. Le boulot est exposé, physique, usant sur des vignes basses, à une époque où le confort est un objectif de vie. La vigne pose la question du respect de la vendange à venir et de l'équipe qui a bossé pour en arriver là, cela jusqu'au tri. J'y vois un métier d'avenir, hélas pas du tout porté par la communication. » Dans la hiérarchie des gens de la vigne, le très bon tailleur a l'étoffe d'un seigneur attendu dans les grandes maisons.
Identité et dignité
« C'est un sentiment amoureux », résume Annie Adam, qui a passé sa vie avec un sécateur non électrifié, entre l'Entre-deux-Mers et le Médoc. Elle en a gardé des mains douloureuses et des poignets blessés par les tendinites. Elle a appris à l'âge de 14 ans en observant son père. « Il faut environ trois ans pour se débrouiller seul. La vigne, tu ne la lâches jamais. La taille te donne une responsabilité immense. J'ai transmis ce que j'ai appris, mais mon bonheur restera d'avoir travaillé dans la solitude, l'espace, la nature infinie. »
Qu'en serait-il sans les mains mobilisées à la tombée des bois, l'entretien des supports, le pliage, l'épamprage, le levage, le rognage, l'effeuillage, les vendanges vertes, puis manuelles, la vinification ? « On a trop longtemps considéré que c'était de la basse besogne, souffle un viticulteur. Il faut redonner une identité et une dignité à cette activité essentielle. Le vin n'est bon que si l'on a compris toute la chaîne d'humilité qu'il exige. »
L'artiste invisible
Les propriétaires récoltants ne le cachent pas. Les uns admettent qu'il y a, en effet, une erreur de communication. Pour parler de cet univers si riche, on vend exclusivement, et jusqu'à plus soif, la qualité des sols et l'existence des terroirs, c'est-à-dire l'ensemble des facteurs naturels qui déterminent l'élaboration d'un vin à un endroit précis. L'âme du château, c'est le terroir, un don du ciel attribué avec parcimonie. Toute activité est à son service.
Les autres soulignent à regret la dévalorisation, sujet d'époque, d'un travail manuel. Bien que des progrès aient été enregistrés, le peuple du vin ne tire pas profit de sa compétence. Un artiste de la vigne, et il en existe, n'est d'abord pas associé au dossier de presse. Il demeure invisible, même si l'oenotourisme fait entrer aujourd'hui l'amateur dans les chais, beaucoup plus en vue. Il n'est ensuite pas rétribué à la mesure du poids de son geste. Conséquence logique, la viticulture peine à trouver ses mains. Un peu comme le bâtiment pleure ses maçons, peu encouragés à se briser le dos aux vents d'est pour un smic. La souveraineté du savoir des mains, l'excellence humaine, voilà le prochain chantier du marketing viticole.