Ci-dessus : Charles Braastad.
Ci-dessus : Charles Braastad.

En prenant en fermage une vingtaine d’hectares, cette belle maison cognaçaise s’apprête à écrire une nouvelle page de son histoire. Entretien avec le directeur général Charles Braastad.

“Nous ne saurions trop insister sur l’habitude de conserver très longtemps les eaux-de-vie dans les chais avant de les vendre”, écrivait déjà Robert Delamain en 1953 dans Jarnac à travers les âges (Éditions Coquemard). Fidèle à cette réputation d’exigence et de patience, la maison Delamain est connue pour sélectionner les meilleures eaux-de-vie des producteurs de la Grande Champagne, le Premier Cru de l’AOC. Depuis le 1er janvier 2019, cette pépite jarnacaise, qui s’est mariée avec les champagnes Bollinger, a choisi de revenir à la source en travaillant un vignoble. Il faut dire que la maison Delamain avait cessé d’exploiter un domaine en 1910. Plus d’un siècle plus tard, à l’heure où le foncier viticole cognaçais semble susciter de l’appétit – avec notamment l’acquisition récente des frères Bouygues -, la maison Delamain met les doigts dans la terre avec la reprise en fermage d’une vingtaine d’hectares sur la commune de Bellevigne. Charles Braastad, le directeur général de la maison et descendant de la famille Delamain, nous donne les raisons de ce choix.

En devenant exploitante, la maison Delamain écrit-elle une nouvelle page de son histoire ?
La maison Delamain & Cie a été fondée en 1824, elle a toujours été une maison avec une marque forte, orientée à l’export mais avec une belle implantation en France. Collectionneur d’eaux-de-vie de style pur et élégant, assembleur de vieux cognacs exclusivement et tous issus du premier cru de cognac. L’essentiel n’est pas prêt de changer. L’exploitation d’un vignoble est une idée qui a fait son chemin dans la maison, nous attendions la bonne opportunité. Grâce à la volonté du groupe SJB [Société Jacques Bollinger], à son expertise en matière de vignoble et grâce à notre équipe, l’idée est devenue une réalité en janvier 2019. Nous allons pouvoir sécuriser une partie de nos approvisionnements et en garantir nous-même la qualité. Nous allons nous donner le temps d’apprendre et de comprendre ce vignoble avec l’aide des propriétaires qui vivent sur place et avec l’aide des spécialistes (chefs de culture SJB et experts locaux) dont nous nous sommes entourés.

Est-ce une décision qui a été motivée par le renforcement de l’actionnariat du groupe Bollinger ?

L’un des cinq piliers du groupe SJB est d’exploiter des terroirs de très haute qualité dans les régions où il est établi. Pour Delamain, ce sera ce beau vignoble d’environ 20 hectares en une seule pièce, situé principalement sur la commune de Bellevigne, mais aussi sur Bonneuil. Nous travaillions depuis très longtemps d’une façon indirecte avec les propriétaires, et depuis 5 ans de façon directe. Ils souhaitaient prendre leur retraite et nous avons longuement discuté du projet. Nous avons eu l’occasion de déguster l’ensemble de leur stock d’eaux-de-vie rassises, ça a été pour nous comme de trouver le graal, avec une vision verticale (dans le temps) des potentiels du terroir et la garantie de faire le bon choix. L’exploitation se fait dans le cadre d’un bail à ferme de 9 ans. Il n’y a pas de changement de stratégie chez Delamain, nous continuons à être le spécialiste des vieux cognacs de Grande Champagne, sans concession, quel que soit le marché. Le style ne doit pas changer, nous avons la chance d’avoir une marque-fille reconnue avec le Pale & Dry et cela depuis bientôt 100 ans.

Le vignoble cognaçais n’échappe pas au questions environnementales. Au-delà des discours “raisonnables”, quelle est la décision de la maison Delamain en la matière ?

Lors de notre première visite du vignoble, les lièvres détalaient devant nous, on y voyait des insectes et des oiseaux…, les bosquets sont préservés à la Rambaudie. Un magnifique noyer domine les trois valons, il a été préservé bien que situé au beau milieu d’une parcelle. La famille des propriétaires a été extrêmement raisonnable et bienveillante envers son vignoble. Nous échangeons beaucoup avec Marie-France et Bruno Chabannais qui ont passé leur vie dans leurs vignes et en connaissent chaque cep. Ils ont utilisé une agriculture de bon sens, une culture raisonnée avant que ce mot ne soit à la mode. Limitant les traitements, les passages, n’épuisant ni les sols, ni la vigne, parce que ce qu’elle ne donnera pas aujourd’hui elle le donnera demain. Les Delamain ont une longue lignée d’humanistes et de naturalistes avec en particulier Jacques Delamain, célèbre ornithologiste, auteur de Pourquoi les oiseaux chantent en 1928 qui avait compris déjà que la nature méritait d’être observée, comprise, respectée. Clairement avec notre directeur technique, Dominique Touteau (talentueux Maître de chai), nous souhaitons obtenir la certification HVE3, et nous avons la conviction que si nous préservons la nature, elle nous le rendra.