(photos JB Nadeau)
(photos JB Nadeau)

L’astronaute français Thomas Pesquet était il y a quelques jours l’invité d’honneur du Ban des Vendanges de Saint-Émilion. Intronisé à cette occasion Pair de la Jurade, il a mis sa renommée internationale au service du rayonnement des vins de Bordeaux et de France. Rencontre avec un conquérant de l’espace qui garde les pieds sur terre.

Thomas Pesquet est l’un des Français les plus célèbres à travers le monde et les plus appréciés du grand public. Depuis son séjour de plus de six mois sur la Station Spatiale Internationale (ISS) en 2016-2017, ce brillant astronaute est devenu une figure de la conquête spatiale tricolore. Le dimanche 22 septembre, il était l’invité d’honneur du Ban des Vendanges de Saint-Émilion et a été à cette occasion intronisé Pair de la Jurade. Une reconnaissance de plus pour un homme abonné aux plus hautes distinctions. Sur le chemin du retour vers l’Allemagne, où il rejoignait le Centre européen des astronautes en attendant sa prochaine mission, le Rouennais de 41 ans a pris le temps de répondre à nos questions.

Que représente pour vous cette distinction de la Jurade de Saint-Émilion ?
C’est bien sûr un honneur. Avant de venir, je ne sais pas si je mesurais bien le côté solennel et l’importance de la tradition que représentait cette intronisation. Le fait de le vivre d’aussi près, dans l’église de Saint-Emilion avec tout le monde en tenue officielle, c’était un très beau moment. Je suis un amateur de vin, sans être un expert mais j’ai des attaches personnelles dans la région de Saint-Emilion et cette intronisation représentait une belle occasion de revenir ici, dans des conditions très particulières.

Peut-on voir cette intronisation comme la rencontre symbolique entre la conquête spatiale et une tradition plusieurs fois séculaire de la production de vin, deux emblèmes de l’excellence française ?

Ce qui est intéressant en effet c’est que, loin d’y voir une contradiction, on peut y déceler beaucoup de points communs. La haute technologie et l’excellence viticole peuvent participer du même rayonnement d’un pays, d’une culture. Pendant les quelques mois que j’ai passés sur l’ISS, j’ai voulu faire en sorte que cette mission ne soit pas l’aventure d’une seule personne mais qu’elle soit un peu celle de toute la France, j’ai donc essayé de mettre en avant notre art de vivre, ce qui passe bien sûr par la gastronomie et les arts de la table. C’était aussi le sens de ma présence à la Jurade il y a quelques jours, une façon de saluer cette partie importante de notre patrimoine.

En 1985, votre prédécesseur Patrick Baudry était parti dans l’espace avec une demi-bouteille de Château Lynch-Bages (voir “Terre de Vins” n°35). Est-ce une initiative que vous avez été tenté de reproduire ?
En effet, Patrick est un grand amateur de bordeaux et il avait pu amener une petite bouteille lors de sa mission. Je crois savoir que les époux Haigneré sont plutôt des amateurs de bourgogne. Moi je n’ai pas pu amener de vin sur la station, officiellement l’alcool n’y est pas autorisé. On arrive plus ou moins à “s’arranger” pour les occasions spéciales, anniversaires ou fêtes de Noël, mais le seul approvisionnement était géré par mes collègues russes. J’ai donc fêté mon anniversaire avec du vin d’Azerbaïdjan, ce qui était très bien mais j’aurais bien aimé pouvoir mettre davantage en avant le vin français.
Ce qui est intéressant aussi, c’est d’observer tous les projets qui sont actuellement en cours de développement autour du tourisme spatial. Dans ce cadre-là, il y a beaucoup de recherches qui sont faites sur les moyens de consommer, conserver, et surtout servir du vin en apesanteur (les questions liées à la tension de surface sont importantes) sans oublier les applications commerciales qui pourraient en être faites. Certaines marques de champagne se sont notamment emparées du sujet. D’un point de vue plus scientifique, de la même façon qu’on a fait vieillir du vin sous l’eau, il pourrait être intéressant de faire vieillir du vin dans l’espace. Les Japonais ont fait des essais avec du whisky, il faudrait voir ce que cela donne avec du vin.

On se souvient que vous étiez parti sur l’ISS avec des plats confectionnés par de grands chefs français, spécialement conditionnés pour l’espace. Est-ce vous pouvez nous en dire plus sur ce qui a présidé à vos choix en la matière ?
Dans l’espace, on se rend compte que la nourriture est une question très importante. Même si j’aime bien manger, comme beaucoup de Français, généralement je ne suis pas trop difficile et je m’adapte aux circonstances parfois très exigeantes d’une mission. Cependant, à bord de la station, le fait d’avoir de bons repas constituait une façon de s’évader, voire une madeleine de Proust. On travaillait beaucoup à bord, donc le fait d’avoir cette possibilité de choisir ce que l’on mangeait était une réelle satisfaction. Il y a une tradition dans les missions françaises de faire appel à Alain Ducasse, qui est un chef remarquable ; j’ai apporté certains de ses plats mais j’ai voulu aussi collaborer avec Thierry Marx, auquel j’ai fourni une liste de goûts qui me tenaient à cœur. Il a laissé libre cours à sa créativité et a confectionné trois plats qui ont constitué la base des menus de fêtes à bord. Ils étaient assez prisés et ont donné lieu à du troc avec les autres astronautes de la station.

Vous êtes natif de Rouen, avez beaucoup voyagé pour votre formation et votre métier, mais surtout suivi un entrainement très rigoureux. Quel est votre rapport familial, culturel, personnel avec le vin et la gastronomie ? Est-il facilement conciliable avec l’exigence d’une hygiène de vie d’astronaute ?
Je viens d’une famille française tout à fait classique, dans laquelle on aimait bien cuisiner, manger, boire du vin. Nous avons une cave en Normandie, on a toujours bu assez régulièrement du vin, de préférence du bordeaux, d’ailleurs – Saint-Émilion ou Pomerol de préférence. Pour être tout à fait juste, il faut aussi parler de la concurrence du cidre normand !
Pour moi cette éducation au goût semblait tout à fait normale, et c’est ensuite, en voyageant, que j’ai réalisé la richesse qu’elle constitue. Avec le temps, j’ai eu envie d’avoir une approche plus structurée, plus analytique de tout cela : j’ai notamment pris des cours de dégustation lorsque j’étais pilote à Air France. Au fil des expériences on affine ses goûts, ses préférences, on les confronte à d’autres cultures gustatives ou gastronomiques. Il y a ce cliché tenace du Français fin gourmet et érudit en vin, auquel je ne souscris pas forcément mais on se doit d’être tout de même un peu à la hauteur de ça, donc je m’y suis intéressé de près. Pour ce qui est de l’exigence d’une formation d’astronaute, même si cela demande une préparation sérieuse et une bonne condition physique, on n’est pas non plus dans la performance extrême d’un sportif de haut niveau. Cela n’est donc pas contradictoire avec le fait de bien manger et d’apprécier du vin. Il est aussi très intéressant de voir à quel point, même à bord de la station spatiale, bien manger et bien boire aplanit les relations humaines, c’est un vecteur de convivialité. Autour d’un bon dîner ou d’une bonne bouteille, on apprend à mieux échanger, à mieux se révéler. C’est souvent dans ces moments que l’on peut vraiment connaître les gens, et pas dans une salle de briefing.

Que trouve-t-on dans votre cave personnelle ? Quels sont vos coups de cœur ?
Je n’ai pas de cave chez moi à Cologne, alors pour mes 40 ans mes amis m’ont offert une très belle armoire à vin, mais aussi de bonnes bouteilles pour la remplir. J’essaie de répartir mon vin entre cette armoire et la cave de mes parents en Normandie, mais étant toujours en déplacement ce n’est pas si facile à gérer. Parmi mes vins préférés, j’ai évoqué tout à l’heure mes attaches du côté de Saint-Émilion : je suis ami avec Stéphanie de Boüard, et Angelus est bien sûr un de mes vins de référence ; une fois qu’on y a goûté, c’est difficile de passer à autre chose, même si l’on n’en ouvre pas forcément tous les jours. Au registre des grands souvenirs, je me rappelle une superbe dégustation de Chambertin, en Bourgogne. Enfin ma compagne habite à Rome, ce qui me permet de découvrir de grands vins italiens. Il y a des choses magnifiques du côté de Barolo, Barbaresco, Brunello di Montalcino…

Il est difficile d’aller dans l’espace sans prendre la mesure de la fragilité de la planète sur laquelle on vit et de l’importance des questions environnementales. Le monde du vin est lui aussi concerné par cette question. Quel est votre sentiment sur le sujet ?
La fragilité de la Terre, nous en prenons tous conscience désormais. On la voit dans l’actualité de tous les jours et j’ai été en première ligne pour la constater. Cela doit nous inciter à changer nos habitudes, et beaucoup de secteurs doivent s’adapter. Je ne pense pas que la viticulture a la plus importante empreinte sur l’environnement par rapport à d’autres secteurs d’activité (je pense aux transports notamment), néanmoins on voit fleurir de plus en plus de prises de conscience sur les pratiques culturales ; il y a des remises en question, des essais qui sont faits, sur la confusion sexuelle par exemple. Même un grand cru comme Angelus a annoncé son passage en bio malgré les difficultés supplémentaires que cela représente. Cela me paraît aller dans le bon sens.