Fleuron des vignobles Despagne, Girolate fête cette année ses vingt ans. À l’origine de cette cuvée tenant son nom d’un lieu-dit, une ambition claire : signer “un grand vin dans l’Entre-deux-Mers”, en rouge comme en blanc. Mission accomplie.

À Bordeaux, c’est l’éternelle quadrature du cercle : comment faire, lorsqu’on est une propriété ne relevant d’aucun classement ou n’étant pas située dans une appellation “porteuse”, mais alors qu’on s’évertue à produire de vrais vins de terroir, pour exister entre les prestigieux grands crus classés qui captent toute la lumière et les bouteilles d’entrée de gamme qui trustent les rayonnages de la GD ? Entre savoir-faire et faire-savoir, il faut batailler pour se faire une place au soleil, séduire amateurs et professionnels, bousculer les idées reçues, imposer son style. En un mot, faire aimer son vin. Une ambition digne de Sisyphe, mais nombreux sont les vignerons qui sont prêts à relever ce défi et qui contribuent à changer, pierre à pierre, l’image de Bordeaux.

Haute densité

Prenez Thibault et Basaline Despagne. Le frère et la sœur dirigent à quatre mains les vignobles familiaux, installés “depuis 200 ans” dans l’Entre-deux-Mers, entre Dordogne et Garonne. Pas la région la plus rutilante de Bordeaux – on est loin ici des classements de 1855, des Graves ou de Saint-Émilion. Et pourtant, on fait du vin ici, et du bon, depuis longtemps. Les vignobles Despagne, c’est un ensemble de 250 hectares environ, partagés entre plusieurs entités. Les deux “locomotives historiques” sont les châteaux Tour de Mirambeau et Mont Pérat, deux illustrations de ce que l’on peut faire de simple et beau en AOC Bordeaux (à noter que le second a eu les honneurs d’un clin d’œil dans le manga “Les Gouttes de Dieu”). Mais le fleuron des vignobles Despagne, c’est Girolate, une cuvée déclinée en rouge et en blanc, dont l’histoire a démarré il y a tout juste vingt ans.

En 1999, la famille acquiert un vignoble sur le lieu-dit Girolatte (avec deux “t”), nanti d’un terroir argilo-calcaire de très belle qualité. Dès le départ, l’ambition est claire : ici sera produit “un grand vin de l’Entre-deux-Mers”, apte à rivaliser avec les les plus belles étiquettes de Bordeaux. 27 hectares de vignes, 22 actuellement en production, dont 6 dévolues au vin blanc, une plantation à haute densité (10 000 pieds / hectare), une viticulture de haute précision orientée vers l’agriculture biologique et la biodynamie, des vendanges manuelles, des fermentations en barriques… Girolate est chouchouté comme un cru classé. Le premier millésime sort en 2001, suscitant l’enthousiasme de l’œnologue Michel Rolland, de la dégustatrice britannique Jancis Robinson. Thibault Despagne, qui a pris le relais de son père Jean-Louis en 1998, n’en démord pas : Girolate sera un grand vin ou ne sera pas. Avec sa sœur Basaline et en s’appuyant sur la méticulosité du directeur technique Joël Elissalde, il peaufine son joyau. Au fil des années, le style s’affine, on lève le pied sur les élevages, les maturités, la concentration, le cabernet franc progresse jusqu’à 20% de l’assemblage (notamment grâce à l’acquisition de la parcelle “Derrière chez Basaline”). Installer un grand vin dans les esprits, cela prend du temps.

Sisyphe heureux

La patience paie. Il n’y a qu’à déguster, côte à côte, le blanc et le rouge du millésime 2016. D’un côté un blanc fuselé, à la fois floral, aérien et gourmand, salin, délicat, désaltérant. De l’autre, un rouge juteux, précis, racé, tout en équilibre, en énergie, en vibration. Déjà si aimables et pourtant indéniablement taillés pour la garde. À 55 € prix public, on est positionné sur un vin haut de gamme, mais qui déploie des arguments à la hauteur de ses ambitions. Qui a dit que l’on ne pouvait pas produire de grand vin dans l’Entre-deux-Mers ?

Malgré cet accomplissement, la route est encore longue pour définitivement installer Girolate parmi les “premiers de la classe” bordelaise, et la famille Despagne n’est pas du genre à se reposer sur ses lauriers. Le millésime 2019 a demandé une attention de tous les instants pour pouvoir tirer le meilleur des terroirs : “c’est un millésime atypique, et il a fallu faire au mieux pour s’adapter”, explique Thibault Despagne. “On partait sur un profil caniculaire et il fallait être très attentif à la conduite du vignoble. Nous avons pris le parti de faire des rognages courts, pas d’effeuillages, de garder de la végétation mais aussi de la charge pour éviter trop de concentration. Si bien qu’avec la densité du vignoble on va se retrouver avec de très beaux rendements. La gageure était de surveiller les montées en alcool, il fallait vendanger les merlots tôt, et il est important d’y aller tout doux au chai car on a des tanins et de la couleur”. Les blancs ont été ramassés en 17 jours à partir du 5 septembre, les rouges ont commencé le 26 septembre, ce qui est assez tôt. Qualité et quantité au programme, la marque des grands millésimes ? “Il va y avoir des choses hétérogènes à Bordeaux cette année car ce n’était pas forcément facile à négocier, mais je pense que nous avons fait les bons choix à la vigne. Après, le terroir fait le reste. Nos sols calcaires nous donnent de la droiture et des pH bas, il faut tendre vers cet équilibre. On fermente nos vins en barrique mais cela n’a pas vocation à les marquer par le bois, cela leur apporte de la rondeur, du crémeux. Quant au profil du millésime, je ne serais pas surpris qu’on se retrouve avec quelque chose proche de 1998”. 1998, année symbolique pour Thibault Despagne, qui peut, malgré les étapes qu’il reste à parcourir, contempler avec satisfaction le travail déjà accompli. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

despagne.fr
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