Hier dans les chais du négociant Millésima, sur les quais de Garonne, le gratin du vignoble bordelais s’était réuni pour déguster et faire déguster le millésime 2013, prochainement livrable. L’occasion de prendre des nouvelles de ce millésime né dans la douleur.

C’est désormais une tradition, à quelques semaines du début de la campagne des Primeurs à Bordeaux : le négociant Millésima accueille, dans ses chais spectaculaires, une dégustation du prochain millésime “livrable”, celui qui sera prochainement (dans le cas des vins qui ont suivi plusieurs mois d’élevage, comme c’est très souvent le cas pour les grands crus) mis sur le marché et soumis à l’approbation des consommateurs. Hier, tout le “CAC 40” du vignoble bordelais (propriétaires, responsables de production, négociants, courtiers) mais aussi un certain nombre de journalistes et blogueurs étaient réunis à Millésima pour faire déguster et déguster le millésime 2013. 2013, un “millésime mal-aimé”, compliqué, disparate, en tous les cas né dans la douleur et accueilli avec scepticisme lors de la dernière campagne des Primeurs.

François Despagne (Château Grand Corbin Despagne, Saint-Emilion Grand Cru Classé) le dit sans ambages : “je fais du vin depuis 1996, et c’est indéniablement mon millésime le plus difficile. Tout a commencé avec les fortes pluies au moment de la floraison, qui ont immédiatement impacté la récolte. Juillet et août ont été plutôt beaux, mais le temps perturbé du mois de septembre exigeait que l’on récolte très vite, parfois aux limites de maturité. C’est un millésime qui exigeait que l’on s’adapte en vinification (il fallait parfois assembler des parcelles que l’on n’a pas l’habitude d’assembler), mais aussi sur l’élevage (réduire la durée, réduire la part de bois neuf)”. Pour autant, malgré ces difficultés et, bien sûr, des rendements en baisse, François Despagne n’est pas mécontent des performances commerciales de ce 2013 : “j’ai vendu tous mes vins en primeurs. Il fallait respecter ses marchés, être prudent sur les prix. Quand les consommateurs ont confiance en une marque, si elle ne les trahit pas, ils restent fidèles”.

Un millésime qui “trouvera sa place” ?

Même son de cloche du côté de Coralie de Boüard (La Fleur de Boüard, Lalande-de-Pomerol) : “je reviens des États-Unis, j’ai vendu plus de 600 caisses en dix jours. Il y a une vraie curiosité pour ce millésime”. Un négociant tempère quelque peu cet enthousiasme : “c’est difficile sur le marché américain, car lorsqu’ils ont décidé qu’un millésime n’était pas bon, c’est difficile de leur faire changer d’avis. C’est différent pour l’Asie : ils montrent de la méfiance mais ils finiront par acheter, ne serait-ce que parce que 2013 sera le millésime le moins cher du marché. Quel que soit le prix du 2014 en primeurs, en livrable, 2013 restera la meilleure affaire. Enfin, c’est un vin qui trouvera sa place en grande distribution, et dans la restauration quand il sera prêt à boire”.

Une école de patience, donc. Bernard Le Marois, directeur général de Wineandco, met en perspective : “on constate que sur dix ans, à Bordeaux, chaque millésime finit par trouver sa place. Le 2013 ne fera pas exception. Il y a une vraie attirance pour ce millésime où l’on peut acheter de belles bouteilles à bon prix – nos paniers moyens sur le site en attestent. En fait, plus on s’éloigne géographiquement de Bordeaux, et plus on s’éloigne dans le temps, et moins l’effet millésime joue. Ce ne sera pas un millésime maudit”.

Malgré toutes ces considérations optimistes, on sent néanmoins chez chacun un certain soulagement à l’évocation du millésime 2014, qui sera dévoilé dans quelques semaines en primeurs et qui s’annonce bien plus prometteur.

Et la dégustation, alors ? Ce n’est pas une surprise, ce millésime 2013 se révèle très, très hétérogène. Il y a des réussites : certains ont su appréhender les difficultés du millésime avec intelligence et finesse. Parmi ceux que nous n’avions pas dégusté au moment des primeurs, signalons notamment les très bons rapports qualité-prix que sont les châteaux Marsau (Francs Côtes de Bordeaux, env. 13 €) ou Clarisse (Puisseguin Saint-Emilion, env. 26 €).

Et, parmi les vins que nous avions déjà bien noté en Primeurs (“Terre de Vins” n°29, mai 2014) et que nous avons pu re-déguster hier, se signalent notamment :

Château Sociando-Mallet (Haut-Médoc) – 16/20
Château Lascombes (Margaux) – 16, 5-17/20
Château Haut-Marbuzet (Saint-Estèphe) – 16/20
Château Phélan-Ségur (Saint-Estèphe) – 16-16, 5/20
Château La Mission Haut-Brion (Pessac-Léognan) – 17, 5/20
Domaine de Chevalier (Pessac-Léognan) – 17/20
Château Haut-Bailly (Pessac-Léognan) – 16, 5/20
Château La Conseillante (Pomerol) – 17/20
Château Petit Village (Pomerol) – 16, 5/20
Château Canon (Saint-Emilion) – 17, 5/20
Château Troplong-Mondot (Saint-Emilion) – 17, 5/20
La Mondotte (Saint-Emilion) – 17, 5/20
Château Canon La Gaffelière (Saint-Emilion) – 17-17, 5/20
Château Grand Corbin Despagne (Saint-Emilion) – 16/20

M.D.