Bon anniversaire, Michel Bettane ! Le célèbre dégustateur et critique français vient de fêter ses 60 ans. L’occasion de revenir, pour Terre de Vins, sur son parcours, ses coups de cœur, ses coups de gueule, et sur les “belles histoires” à venir.

À l’écart des tendances, des postures et des querelles de clochers (ou de cuviers), Michel Bettane poursuit, depuis de nombreuses années, sa propre route du vin, arpentant le vignoble, dégustant sans relâche. Sur la durée, avec humilité, cet intellectuel et esthète, co-auteur du guide Bettane+Desseauve, collaborateur du magazine Terre de Vins, s’est imposé comme l’un des plus fins dégustateurs de son temps. Alors qu’il vient de fêter son soixantième anniversaire, Michel Bettane revient sur son parcours, sa passion toujours intacte, sa vision des Primeurs bordelais, et bien plus encore.

Michel Bettane, bon anniversaire. L’heure de la retraite n’a pas sonné pour vous, mais quel regard portez-vous déjà sur le chemin parcouru ?

Je crois avoir d’abord bénéficié des qualités d’enseignement de l’école républicaine lorsqu’elle était encore en bon état de fonctionnement. J’ai pu faire des études générales, humanistes dans le sens classique du terme. J’ai enseigné pendant près de vingt ans, puis j’ai entamé une “seconde vie” de journaliste du vin par un enchaînement de circonstances. Ce qui était une passion depuis de nombreuses années est devenu mon métier. De mon parcours, je ne retire pas une fierté particulière, si ce n’est d’avoir pu exercer mon métier correctement, sur le plan de la déontologie, sur le plan de la morale et sur le plan technique.

À ce sujet, quel est selon vous “l’héritage Bettane” dans la façon d’aborder la dégustation et la critique du vin ?

Je ne suis pas le mieux placé pour le dire, il faudrait plutôt demander aux vignerons qui me connaissent. On aborde toujours ce domaine-là avec sa propre culture. Nous savons que, bien que la capacité de sensation dépende du patrimoine génétique de chacun, tout ce qui concerne l’expression du goût et, surtout, la mise en forme des sensations dans le cerveau est lié à la culture. Ma culture à moi est à la fois musicale et littéraire, je n’ai donc jamais abordé la dégustation sous son seul angle technique, mais en essayant d’avoir toujours à l’esprit le caractère culturel du produit. J’ai toujours eu à l’esprit que le vin est un produit agro-alimentaire, certes, mais c’est aussi un produit de haute civilisation.

Quelles sont les rencontres marquantes de votre carrière ?

Il y en a beaucoup. D’abord le Suisse Michel Dovaz, l’un des doyens de la critique du vin, qui m’a enseigné une certaine forme de liberté, indépendamment de toute chapelle et de toute langue de bois. Il y a aussi de grands hommes du vin, qui sont devenus des amis : Léonard Humbrecht en Alsace, Michel Delon à Bordeaux, qui malheureusement n’est plus parmi nous, et bien d’autres vignerons, mais aussi de grands œnologues “humanistes” comme Jacques Puisais, le professeur Emile Peynaud, d’excellents praticiens comme Michel Rolland, Denis Dubourdieu… Ce sont des amis qui m’ont beaucoup appris.

Quel est le vin qui vous a fait “basculer”, vous a marqué à jamais ?

La première bouteille, c’est un Château Haut-Brion que j’ai bu quand j’avais à peu près vingt ans. C’était un millésime relativement jeune (1962), il avait alors une dizaine d’années, mais cela a été un déclic, une révélation. Puis il y a eu d’autres moments exceptionnels, comme la dégustation de très grands vins du XIXème siècle, bordelais, bourguignons, dans un état de conservation exceptionnel, qui nous rappelle que l’on savait faire du vin bien avant nous, et capable de défier le temps.

Et aujourd’hui, quel est le carburant de votre passion pour le vin ?

Chaque millésime est une nouvelle histoire, et quand on aime les histoires, on ne se lasse jamais. J’aime aussi le fait de voir les changements de générations dans les familles de vignerons, de pouvoir aider les plus jeunes, comme moi j’ai été aidé. Nous ne sommes que des passeurs, des transmetteurs, nous ne sommes rien d’autre : c’est comme ça que la civilisation (en particulier française) du vin s’est constituée et se poursuivra. Il faut la transmettre à nos amis étrangers, à de nouveaux consommateurs. Je pense surtout à nos amis asiatiques. Les Japonais ont pris un peu d’avance depuis quelques années, mais les Chinois sont très raffinés et vont très vite apprendre les subtilités de nos vins. C’est un grand motif d’espoir.

Vous disiez que chaque millésime est une nouvelle histoire. Quelle histoire nous raconte le millésime 2011 ?

La semaine des Primeurs n’a pas encore eu lieu, il m’est donc difficile de me prononcer. Mais j’ai assisté aux vendanges, j’ai vu les raisins, j’ai vu le commencement des vinifications. C’est un millésime difficile, où il a fallu être patient, attendre les bonnes maturités. Les connaissances techniques et les disciplines de travail permettent aujourd’hui de travailler du bon raisin, je pense donc que le millésime sera de bonne qualité. Mais il faut encore attendre pour parler des réussites individuelles – nous allons en avoir une idée dans quelques jours, mais c’est toujours beaucoup trop tôt.

Vous n’êtes pas un grand partisan des Primeurs…

Je trouve que c’est un scandale absolu que de vouloir juger de réussites individuelles aussi tôt dans l’élaboration d’un vin. On ne pourra vraiment porter de jugement que dans au moins un an à un an et demi, quand les vins seront pleinement assemblés, élevés, etc. Le compte-rendu des vins en Primeurs est une vaste fumisterie intellectuelle. Cela vous indique le caractère général du millésime, on est tous d’accord, mais définir des critères d’achat de vins précis aussi tôt, c’est ridicule et honteux. Pour ma part, j’y participe car le public doit être informé, et mon rôle est de le faire le plus honnêtement possible, mais c’est toujours à contre-cœur. Si le monde est fou, autant essayer d’informer de la folie des choses…

Et sur le plan des prix ? Comment voyez-vous l’évolution du marché ?

Je pense qu’il va y avoir un apaisement dans les prix. Je serais fort surpris que l’on atteigne les sommets des deux derniers millésimes. Quant à dire quelle sera l’ampleur de la baisse et sur quels crus elle va le plus porter… Je crains que ce ne soient encore les crus les plus méritants qui vont le plus souffrir. Les plus grands, qui font l’objet d’un culte international, sont montés tellement haut (ils sont déjà deux à trois fois trop chers) qu’ils ont une belle marge… Mais c’est ainsi, il y a de la richesse dans le monde, et ces vins sont perçus comme des produits de luxe, cela ne sert à rien de pleurer.

Nous avons récemment repris dans un de nos articles un classement des “influenceurs” du vin selon l’agence britannique Wine Intelligence. On y trouve Robert Parker, Gary Vaynerchuk, Gérard Basset… mais pas vous. Une réaction ?

J’ai vu ce classement. Au-delà de mon cas personnel, je dirais qu’il manque surtout de grands noms du vin, des Italiens, des Espagnols, des Allemands, ou encore l’Anglaise Jancis Robinson, qui est l’une des plus grandes critiques du vin, l’une des plus influentes. Je crois que tout cela dénote surtout d’une grande méconnaissance de la civilisation du vin. Beaucoup de gens se prétendent “experts” du vin sans rien y connaître, malheureusement.

Il y a beaucoup d’imposteurs, selon vous, dans le monde du vin ?

Il y a surtout beaucoup d’imbéciles, et de prétentieux. Pour qu’il y ait imposteur, il faut des crédules : ceux qui croient à un tel classement peuvent croire à n’importe quoi, même au Père Noël.

Finissons avec votre anniversaire : quels vins accompagnent la célébration de vos 60 ans ?

Je pense que l’on va ouvrir beaucoup de bouteilles pour moi… Mais j’ai déjà fait une petite fête, en famille et entre amis, avec de beaux flacons, des magnums. Rien de vraiment exceptionnel, mais des vins de vignerons qui ont beaucoup compté pour moi. De Bourgogne, du Beaujolais, d’Alsace. Des vins de Bordeaux chers à mon cœur, aussi, comme Haut-Bailly, Léoville Las Cases…

Propos recueillis par Mathieu Doumenge

Photo © Guy Charneau