Partout dans le vignoble bordelais, les sécateurs sont de sortie et l’euphorie est palpable. Alors que les vendanges battent leur plein, « Terre de Vins » est allé prendre le pouls de ce millésime 2015 auprès de Pierre Lurton, gérant du château Cheval Blanc (1er grand cru classé “A”, Saint-Emilion) et PDG du château d’Yquem (1er cru supérieur de Sauternes). Météo idéale, vendanges qui se déroulent au mieux, perspective de grands vins… En ce début octobre, le moral de Pierre Lurton est à l’image du soleil qui brille sur les vignes : au beau fixe !

Comment s’est déroulé ce millésime 2015 pour le château Cheval Blanc ?
Ce n’est que du positif, et même au-delà du positif. Vous avez un Lurton enthousiaste ! Et j’espère que tout le monde est enthousiaste sur ce millésime. La nature a été extrêmement généreuse. On a tout eu : un beau printemps, un été magnifique, un mois d’août qui a ralenti les ardeurs de l’été, la pluie qu’il fallait quand il fallait. On a eu un mois de septembre frais, qui a permis de maintenir la fraîcheur du fruit. On a des maturités et des qualités de raisins optimales. Rajoutez à ça un chai à la pointe de ce que l’on peut faire de mieux dans la précision parcellaire, une équipe qui connaît parfaitement son vignoble et a ramassé les raisins quand il fallait, et vous avez un truc fabuleux. Je m’attends à quelque chose de tout à fait extraordinaire.

Ces vendanges 2015, ce sont un peu les vendanges idéales ?
C’est rêvé. A Cheval Blanc, ce sont des vendanges d’anthologie, à la carte comme je n’en ai jamais vues ! On picore petit à petit sur un mois un vignoble au gré de sa maturité. On a la chance d’avoir le temps de le faire, de ne pas être précipités dans les vendanges. On a commencé à vendanger le 3 septembre des merlots. A ce moment-là, on a ramassé une petite plante un peu stressée. Puis on est réellement entré dans les vendanges vers le 10 septembre. Là, on a parfois même commencé à vendanger des cabernets francs un peu avant certaines parcelles de merlot, car ils étaient prêts. Actuellement, en même temps que les cabernets francs, on continue à vendanger des merlots, et nous sommes le 1er octobre ! Ils sont exactement comme il faut, sans aller à la surmaturité, avec une certaine fraîcheur. Je commence à goûter les premières cuves. C’est absolument onctueux, merveilleux, délicat, avec une couleur, une structure… Et les cabernets francs, sont d’une finesse… Et ce n’est pas fini, les vendanges vont encore durer environ jusqu’au milieu de semaine prochaine.

Avez-vous eu des frayeurs sur ce millésime ?
Pas vraiment. Certes, il y a eu des choix stratégiques, mais avec la météo qu’on a eue, on n’a pas vraiment eu de grosses frayeurs. On a seulement eu quelques passages orageux un peu forts, qui se sont finalement traduits par des pluies peu abondantes. On a eu la chance d’avoir un peu d’eau, juste ce qu’il nous fallait pour parfaire la maturité. C’est une chance car on sait qu’il peut pleuvoir à un endroit 7 mm et à un kilomètre près y avoir un orage avec 50mm d’eau. Finalement, c’était une petite frayeur. Je veux avoir tous les ans des frayeurs comme ça !

Pour vous, est-ce le « millésime du siècle », comme on peut l’entendre ces temps-ci dans le vignoble bordelais ?
Ça m’énerve d’entendre ça, ça a trop été dit ! On va avoir vraiment un très grand millésime 2015. Maintenant, de là à dire le millésime du siècle… Je le dirai plus tard. Pour l’instant, je sais qu’on est dans la perspective de faire un très grand vin. Est-ce qu’il va être le meilleur qu’on ait fait dans le siècle ? Je ne sais pas. On a toutes les conditions pour faire quelque chose d’exceptionnel, ça c’est sûr. Mais il ne faut pas crier au loup !

Dans le style, à quel millésime pourrait ressembler le 2015 ?
Actuellement, on a très peu d’éléments pour le dire. Il ressemble à lui-même. On sait qu’à Cheval Blanc, on va faire quelque chose de très beau. On a à la fois la richesse et la fraîcheur. On a des grands millésimes comme 2010 qui se partageaient entre densité et fraîcheur. Mais je ne peux pas affirmer qu’il ressemblera à un millésime ou un autre.

Y a-t-il un écueil à éviter dans la création de ce millésime 2015 ?
L’écueil c’est d’aller trop ou pas assez vite, en étant trop pressé ou en essayant d’aller chercher la surmaturité d’un raisin. C’est important de ramasser à la parfaite maturité phénolique.

Vous êtes aussi PDG du château d’Yquem. Comment s’annonce le millésime 2015 à Yquem ?
On a commencé à vendanger le 25 août avec le vin blanc sec le « Y » d’Yquem. Pour le château d’Yquem, les vendanges ont débuté le 3 septembre avec les sauvignons, et elles durent toujours. On est à la troisième trie. On ramasse de très belles matières premières, avec une concentration fantastique et une magnifique fraîcheur. Pour l’instant tout va bien, on a encore beaucoup de choses dehors, mais déjà une palette suffisante pour faire du Yquem, ça, c’est sûr !

Justement, en parlant de Sauternes, pouvez-vous nous donner votre ressenti sur la polémique autour de la LGV et la levée de boucliers des vignerons de Sauternes-Barsac ?
Je regarde la presse. L’homme de Sauternes et le représentant du château d’Yquem que je suis ne peut pas ne pas avoir d’avis. La première chose primordiale pour moi est la défense de cette appellation et de son écosystème. La protection du Ciron est importante, ça fait partie d’un patrimoine. De l’autre côté, il y a le progrès, mais il ne doit en aucun cas modifier les écosystèmes. Je peux très bien comprendre que les appellations Sauternes et Barsac soient contre cette LGV. Ce qu’il faut savoir également, c’est ce que feront les lignes SNCF, comment seront gérées les ruptures d’affluents du Ciron : vont-elles respecter l’écosystème, respecter les arbres ? C’est ça qui est capital. Je ne suis pas sûr non plus que le financement suive derrière. Je suis un peu surpris de la rapidité des décisions des autorités. Ici, il y a une espèce de réaction tout à fait différente entre Savary qui est contre, Rousset et Juppé qui sont pour, les élus de droite qui sont contre, les paysans qui sont complètement contre… Ça me paraît être extrêmement compliqué. Je pense qu’il faudrait que l’État revoie sa copie, que la SNCF revoie sa copie et qu’on ait un peu plus de concertation entre le monde viticole et le monde du progrès, qui ne sont pas du tout inconciliables. On peut, en bonne intelligence, arriver au respect de chacun.