2014 est le premier millésime certifié Bio pour Château Canon La Gaffelière et La Mondotte, les deux Premiers Grands Crus Classés de Saint-Émilion de Stephan von Neipperg. Le propriétaire explique ce choix du passage à l’agriculture biologique.

De 2013 à 2014, on est passé du “millésime sado-maso” au “millésime bio”. Faites toujours confiance à Stephan von Neipperg lorsqu’il s’agit de trouver les mots justes pour dresser le portrait d’un millésime. Cette année, c’est particulièrement facile : non seulement l’élégant propriétaire de cinq domaines à Bordeaux souligne que “2014 est un millésime qui nous a fait plaisir, très agréable à travailler, on a toute la structure, une jolie trame, de la longueur, des tanins souples, tout pour signer des vins gourmands et soyeux”, mais ce millésime est surtout celui de la certification Bio pour ses deux Premiers Grands Crus Classés de Saint-Émilion, Château Canon La Gaffelière et La Mondotte.

L’aboutissement de trois ans d’une conversion à l’agriculture biologique réalisée dans la discrétion, et d’une évidence qui s’est imposée progressivement : “pour moi, il était clair qu’il fallait ramener de la vie dans le sol de nos vignes. Beaucoup à Bordeaux sont allés trop loin dans les traitements, les désherbants : quand on voit quelque chose qui meurt, on ne peut pas croire que le produit qui en résulte sera bon. Moi, je crois à la vie”. Pour autant, Stephan von Neipperg concède que le basculement n’a pas été facile : “pour être Bio en Aquitaine, il faut vraiment être spécialisé, connaître parfaitement son environnement, et surtout se donner les moyens. Le climat est humide, il faut pouvoir être très réactif sur les passages dans la vigne… tout le monde ne peut pas se le permettre”.

“Welcome back to the Future”

C’est finalement en revenant à certaines règles de bon sens et à des pratiques que maîtrisaient déjà les anciens que Stephan von Neipperg a amorcé cette évolution au sein de ses deux propriétés phares : “on n’a rien inventé, on n’a fait que revenir à ce qui n’aurait jamais dû être oublié, mais pour faire des vins meilleurs que par le passé. Welcome back to the Future. On constate bien, par exemple, que le fait de le plus utiliser d’anti-botrytis permet un meilleur équilibre entre maturités phénoliques et maturités alcooliques. Depuis trois ans, on a cinq fois plus de vie du sol, on a plus de 40 herbes différentes, et on le ressent dans le vin, qui est plus équilibré, qui a une vibration différente.”

Ce changement de cap ne s’applique pas qu’à La Mondotte et Canon La Gaffelière, puisqu’au château d’Aiguilhe, la propriété de Stephan von Neipperg en Côtes de Castillon, “on fabrique notre propre compost”. Aiguilhe abritera bientôt, par ailleurs, le conservatoire des cépages des vignobles Neipperg : l’accomplissement de vingt ans de sélections massales qui ont permis de décliner “200 familles différentes et d’être totalement souverains sur les cépages que nous utilisons”.

Le cabernet franc en “guest star” de luxe

Les cépages, parlons-en. C’est une signature de ce 2014, le cabernet franc s’invite en “guest star” de luxe dans les assemblages : à hauteur de 20% dans La Mondotte et de 37% dans Canon La Gaffelière (+8% de cabernet sauvignon), il apporte une “griffe” particulière à ce millésime. Canon La Gaffelière dévoile un nez poudré, un parfum de framboise écrasée, de cerise bien mûre, une bouche d’une suprême élégance, tendue, sapide. La Mondotte déploie plutôt un nez de cuir, de fruit noir, de bois noble et d’eucalyptus ; en bouche, c’est charnu, onctueux, sphérique, avec un élevage 100% bois neuf qui n’écrase pas le fruit. Un vin haute couture, marqué comme toujours par de petits rendements (18 hl/ha contre 24 hl/ha à Canon La Gaffelière), assurément un grand bordeaux.

Les autres vins de Stephan von Neipperg déclinent le même souci de qualité : Clos de l’Oratoire (bien qu’un peu fermé à la dégustation ce jour-là), Château d’Aiguilhe et surtout Clos Marsalette, en Pessac-Léognan, qui se révèle particulièrement gourmand, fruit croquant rehaussé d’épices douces et de poivre blanc. Un vrai vin de plaisir.

“Clairement, ce 2014 est le meilleur millésime depuis 2010”, se réjouit Stephan von Neipperg. “Il me rappelle 2001, en plus structuré. Il faut travailler les vins avec souplesse, ne pas trop extraire. En particulier avec La Mondotte, qui exige d’être fainéant”.

Côté prix, on peut s’attendre à une légère augmentation par rapport au 2013 : “nous avons toujours su bien gérer les prix, en fonction de la qualité des millésimes, en respectant nos marchés fidèles et sans se laisser entraîner dans l’aspirateur de la Chine. L’ego peut amener à faire des bêtises : une marque doit se créer dans le temps ; pour ma part je suis là depuis trente ans, et c’est à chacun de savoir trouver le prix juste”. Savoir prendre son temps, encore une marque de fabrique de Stephan von Neipperg.

Mathieu Doumenge