(photo Marion Lefebvre)
(photo Marion Lefebvre)

J-5 avant l’ouverture de la Cité du Vin à Bordeaux. Pour accompagner cet événement, « Terre de Vins » a concocté un numéro hors-série qui sortira en kiosques le 1er juin. Chaque jour, nous vous proposons des extraits exclusifs de ce numéro. Commençons en beauté avec des morceaux choisis de notre entretien avec Pierre Arditi, ambassadeur de la Cité du Vin.

La série « Le sang de la vigne », qui est un succès, t’a conduit à découvrir encore plus en profondeur le vignoble français. Que retires-tu comme enseignement de ces voyages dans les terroirs français ?
Je retire comme enseignement que le vin est d’abord et avant tout la découverte d’une géographie humaine. Elle est une géographie paysagère mais d’abord une géographie humaine de gens qui ne vivent pas comme moi, pour lesquels le temps a la même valeur mais pas le même usage. J’ai passé ma vie à courir après quelque chose que je n’atteins jamais, c’est-à-dire moi. Eux, ils ne courent pas et ils ont un maître qu’ils reconnaissent, c’est le temps. Ils font de l’aïkido avec le temps, ils se servent de la force du temps pour le mettre à bas. Ces gens là tiennent quelque chose que je ne tiendrai jamais.

Quelle est ta plus belle émotion du vin ?
Mon plus beau souvenir du vin remonte à 1985. Je suis en tournée avec « Le tailleur pour dames » de Feydeau, qui a été un très grand succès aux Bouffes Parisiens à Paris. On est à Strasbourg, et c’est mon 40ème anniversaire. J’invite Maurice Bacquet et Claude Evrard. On va déjeuner au Crocodile. On fait un repas mémorable ! Pour le plat de résistance, je me suis fendu d’une bouteille de Petrus 1970. Bacquet et Evrard pleuraient. C’était extraordinaire. Leur bonheur, leurs larmes, notre complicité, et ce vin magnifique… Ce n’était pas du vin, c’était une récompense. C’est comme si on nous avait dit « vous avez gagné le droit d’être heureux ». Ce vin était capiteux. C’était de la soie. Il était suave et dessous courait un air qui était celui de la vie. Cette dizaine là, celle des 40 ans, est pour moi la plus belle.

Parle-moi de ta cave. Combien de bouteilles ? Quelles régions ? Quel budget ? Quels soins apportés ?
Toutes les régions. Je l’enrichis depuis le début des années 1980, il y a 35 ans. Il y a beaucoup de bordeaux. Mon enfance à Lyon m’a initié à la Vallée du Rhône et au Beaujolais. Des beaux juliénas, c’est merveilleux. La cave est à Paris, conditionnée, isolée, climatisée. Il y en aura une aussi à Trouville ou je viens d’acheter une maison. J’ai eu envie de boire des vins qui n’étaient pas forcément des vins à la mode. Cela ne m’intéresse pas que cela soit à la mode. Bien sûr que j’ai Petrus dans ma cave ! Jean-Claude Berrouet, quand tu parles avec lui, il parle du vin comme Stendhal parle de littérature. Tu peux rester avec lui pendant des lustres, tu ne te fais jamais chier. Ce n’est jamais péremptoire. C’est ça qui est beau. J’ai beaucoup parlé de Petrus mais pas de Haut-Brion que j’adore. Après, si on n’a pas les moyens, tu prends Latour-Martillac 2005, c’est merveilleux, et c’est achetable. Tu peux aussi déguster Hostens-Picant en Sainte-Foy, Roc de Cambes en Côtes de Bourg… Quand tu bois le vin, tu bois l’âme et le sang de celui qui l’a fait. Dans ma cave et pas dans ma cave, j’ai 15 000 bouteilles. J’en stocke chez ceux qui me les vendent…

Le vin est-il le témoin – parfois l’acteur – de toutes les réconciliations ?
Non. Il ne faut pas demander aux gens d’être autre chose ce qu’ils sont. On ne peut pas demander au vin de résoudre des problèmes conjugaux, sexuels, économiques… Le vin ne résout rien. C’est comme le zinc, c’est un conducteur d’amitié.

Que boira-t-on le jour de tes obsèques ?
Je préparerai une très belle dégustation. On boira Petrus évidemment, on boira tous les grands crus classés de Bordeaux, Haut-Brion, Pavie, Cheval Blanc… On boira la Romanée Conti, on boira du Meursault de chez Roulot, les Beaux bruns de Ghislaine Barthod (Chambolle Musigny, NDLR), on boira du Clos Rougeard… On videra ma cave. On ne sera pas triste. On écoutera les Beatles et Miles Davis et on dispersera mes cendres -parce que je me ferai incinérer – au dessus d’un pont de Paris. C’est interdit mais on le fera en « loucedé »…

Retrouvez l’intégralité de l’interview de Pierre Arditi « Sur le divin » dans « Terre de Vins » hors-série Cité du Vin, en kiosques le 1er juin. Suivez ce lien pour vous abonner.