Le coup d’envoi hier au Palais des Papes d’Avignon de la 9ème édition de Découvertes en Vallée du Rhône était l’occasion de faire un passage en revue des plus belles appellations du Rhône méridional. Coup de projecteur sur Rasteau, qui vit actuellement un passionnant aggiornamento.

Initialement célèbre pour ses Vins Doux Naturels et reconnue comme AOC pour ses vins rouges depuis 2010, l’appellation Rasteau se déploie sur quelque 950 hectares dans le Vaucluse,au nord de Cairanne, Gigondas, Vacqueyras. La singularité de ses terroirs argilo-calcaires s’est avérée propice depuis quelques années à l’émergence – ou la confirmation – de nombreux vignerons qui signent des vins d’une grande distinction, alliant une force de caractère indéniablement méridionale et une finesse très séduisante. Passage en revue de quelques coups de cœur.

Domaine La Soumade, en toute confiance
Frédéric Romero est à la tête d’un vignoble de 29 hectares, dont 22 en appellation Rasteau (le reste à Gigondas et en Côtes du Rhône). Les vignes appartenaient initialement à sa grand-mère mais c’est son père qui a créé le domaine La Soumade à la fin des années 1970. Après l’avoir rejoint en 1996, Frédéric a définitivement pris les rênes en 2010, non sans avoir dès 2002 sollicité l’expertise du consultant bordelais Stéphane Derenoncourt. Ce dernier a permis aux vins de la propriété de gagner en souplesse et digestibilité, avec des extractions tout en douceur. Illustration dans le verre avec la cuvée Classique 2015 (70% grenache, 20% mourvèdre, 10% syrah, intégralement vinifiée et élevée en cuve, 10 €), un délice très facile à boire, accessible et à prix doux. Frédéric cherche ostensiblement, à travers ses terroirs argilo-calcaires, le juste équilibre entre le fruit noir, les épices, la signature saline et crayeuse des calcaires, tout en maîtrisant la puissance des grenaches. Cela se vérifie sur la cuvée Prestige 2014 (vignes de 30 à 50 ans, élevage partiel en foudres pendant 12 mois, 13 €) mais surtout sur les cuvées Confiance 2014 (80% grenache, 20% syrah, vignes de 50 à 110 ans, 17 €) et Fleur de Confiance 2014 (90% grenache sur argiles bleues, 29 €) qui allient une magnifique densité de fruit et une remarquable pureté de texture. Coup de cœur également pour son Gigondas 2015 (17 €) tout en fraîcheur et gourmandise, attention on en boirait sans soif !
www.domainelasoumade.fr

Domaine des Escaravailles, Big is Beautiful
En 1624, les pénitents noirs possédaient le domaine qui appartient aujourd’hui à Gilles Ferran. Les habitants des alentours, qui voyaient travailler de loin ces hommes de noir vêtu, les avaient surnommé « les scarabées » – « Escaravailles » en provençal. Trois siècles plus tard, en 1953 exactement, la grand-mère de Gilles Ferran fonde le domaine, qui couvre aujourd’hui pas moins de 70 hectares, dont 40 en appellation Rasteau. Gilles lui-même est aux manettes depuis 1999, et a développé une gamme large et passionnante, allant de la Galopine 2016 (côtes-du-rhône blanc issu de vieilles vignes, roussanne, marsanne, viognier, fermenté et élevé en barriques bourguignonnes, 14 €) aux Antimagnes 2015 (côtes-du-rhône rouge, 80% vieilles vignes de grenache, complété de syrah), une bombe de fruit frais et juteux au rapport qualité prix imparable (8 €) ! Autres coups de cœur : la cuvée La Ponce 2015 (80% grenache, 20% syrah, 12 €), un rasteau de belle distinction, tout en finesse et intensité aromatique, porté par des épices, des notes de poivre, et une finale saline et salivante ; la cuvée Héritage 1924, une très grosse majorité de vieilles vignes de grenache, tout en cuve béton, à la matière concentrée et charnue. Enfin, depuis 2006, Gilles Ferran a lancé avec l’œnologue Philippe Cambie un autre projet en appellation Plan de Dieu, la cuvée Calendal (dont le nom est inspiré d’un poème de Frédéric Mistral), savoureux mariage de grenache et mourvèdre (18 €). Que du tout bon. Bien joué, petit scarabée.
www.domaine-escaravailles.com

Domaine Élodie Balme, « Women Do Wine »
Elle n’a que 33 ans, a littéralement créé le domaine il y a dix ans en reprenant les vignes dont son père destinait la production à la coopérative (9 hectares y sont d’ailleurs encore consacrés sur les 25 de surface totale), mais sa réputation n’est déjà plus à faire. Élodie Balme n’est plus une néo-vigneronne, c’est l’une des figures marquantes – et montantes – du Rhône méridional, qui produit des vins tout en équilibre entre caractère et douceur. La preuve, bille en tête, avec son côtes-du-rhône 2015, une authentique bille de fraîcheur (déjà épuisé, dommage, à 8,50 € on devrait en avoir plein sa cave). On se console avec le côtes-du-rhône villages Roaix « Champs Libres » 2015, tout en chair et en épices, à la fois juteux et fin ; et surtout avec le rasteau 2015 (grenache 50%, syrah 30%, carignan 20%, 14 €), superbe d’équilibre entre amplitude et dentelle, épices et salinité. On parle souvent de buvabilité, terme de plus en plus consacré… Ici, on est en plein dans le mille. Pour une jeune vigneronne qui a fait ses classes chez Marcel Richaud, rien d’étonnant. Mais Élodie Balme n’a plus rien d’une apprentie, c’est – déjà – une grande vigneronne.
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Domaine Wilfried, Puissance Bio
Frère et sœur, Wilfried et Réjane Pouzoulas ont repris le domaine familial à quatre mains en 2007. Conduit en bio depuis le début des années 2000 et certifié depuis 2012, le vignoble de 32 ha (dont 19 ha en Rasteau) produit des vins sudistes au profil que les vignerons revendiquent comme « bourguignon : la puissance de la matière, l’intensité aromatique et la buvabilité ne sont pas antinomiques », avancent-ils de concert. La jolie gamme du Domaine Wilfried s’étend du « Vin de copains », un vin de soif en Vin de France, 90% grenache 10% cinsault, 5 jours de cuvaison, prototype du jus « glou glou » en toute simplicité (7,50 €), à la cuvée Septentrion, dernière née de la famille en 2015, un rasteau intense, charnu et floral, délicatement infusé, produit à hauteur de 1200 bouteilles. Entre ces deux extrêmes, on craque pour le rasteau 2015 (60% grenache, 20% syrah, 20% mourvèdre, vignes de 45 ans, 12 €), porté par de beaux tanins nobles et souples, une matière dense et digeste, des arômes de rose, pivoine, aubépine. Un rhodanien qui lorgne vers un pommard. Au-delà du label bio, les vins du domaine Wilfried valent le détour pour leur profil résolument original.
www.domainewilfried.com

Domaine de Trapadis, en quête de vibration
Ne vous fiez pas à son prénom, Helen Durand est bien un garçon, et même un sacré garçon ! En tout cas un sacré vigneron, qui conduit de main de maître son vignoble familial de 35 hectares (25 en Rasteau) dont il a repris les rênes il y a vingt ans. Certifié bio depuis 2010 et biodynamie depuis 2013 (Demeter), le Domaine de Trapadis se distingue par la recherche de vibration et de tension qui se retrouve dans tous les vins de gamme. C’est flagrant dès le côtes-du-rhône 2015, un grenache tout en finesse et gourmandise (7,50 €), avec le cairanne 2015 à la finale crayeuse, le côtes-du-rhône villages Roaix « Les Perrières » 2015 étincelant de fruit frais et pimpant – « le gamay de la cave » comme le décrit Helen (9 €). Mais c’est côté Rasteau que la signature du vigneron se révèle pleinement, d’abord avec Les Cras 2014, un funambule assez étonnant qui trouve son équilibre entre des notes cacaotées typiques du rasteau (mais plutôt ganache à la framboise) et une colonne vertébrale joliment crayeuse, de l’olive noire, des épices orientales. A 11 € prix public, cet assemblage 70% grenache / 10% mourvèdre / 10% syrah / 10% carignan dégage une personnalité résolument à part. Quant à la cuvée Les Adrès 2014 (80% grenache, 10% mourvèdre, 10% carignan), née sur terroirs d’argiles bleues et de calcaire, elle dégage un superbe profil pimenté, salin, aiguisé, tendu, une manière poivrée, souple et dense, beaucoup d’allonge. Une réelle vibration. Objectif atteint.
www.domainedutrapadis.com

Domaine Mikael Boutin, le petit nouveau
C’est l’un des « petits nouveaux » à suivre sur Rasteau, à suivre de très près. Issu d’une famille de paysans locaux, inspiré par les vins d’Emmanuel Reynaud (Rayas) ou d’Helen Durand (Trapadis), Mikael Boutin a d’abord travaillé avec son oncle avant de voler de ses propres ailes, dès 2008, en récupérant 2 hectares de vignes appartenant à ses parents. 2 hectares (40 ans d’âge moyen des vignes), c’est peu, mais c’est assez pour produire de très jolis vins. Certifié bio depuis 2012, Mikael Boutin lorgne aussi vers la biodynamie et cherche à signer des vins sur la fluidité, l’énergie, et surtout une belle aromatique. Des vignes chouchoutées, des vins vinifiés et infusés tout en douceur, des rendements maîtrisés (38 hl/ha) surtout pas de surmaturité ni d’élevage marquant, une attente au moins six mois en bouteille avant mise en vente… Mikael aime prendre son temps. Dans le verre, le millésime 2014 se révèle tendu, salivant, pimpant, al dente ; le 2015 est plus solaire, plein, savoureux, épicé, camphré, réglissé, totalement accompli, avec une finale de toute beauté. A 10,50 €, il est interdit de s’en priver !
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