C’est un millésime des plus étonnants en Champagne. Portrait-robot du 1996 par ses élaborateurs.

C’était il y a tout juste 20 ans. Une année comme jamais vue. Jean-Paul Gandon, qui a piloté les vinifications 42 ans chez Lanson, s’en souvient encore. « Il s’est abattu une vague de froid pendant tout l’été et jusqu’à septembre. Les journées étaient lumineuses, la vigne poussait et les raisins mûrissaient, mais les nuits très froides empêchaient la dégradation de l’acide. »
Sont arrivés aux pressoirs des raisins très riches en sucres et à la fois extrêmement acides, qui ont donné des moûts atypiques. Avec le recul, les chefs de caves sont unanimes. « On aurait gagné à attendre deux ou trois jours de plus avant de démarrer les vendanges, mais cela, on ne le sait qu’après, ajoute Hervé Deschamps chez Perrier-Jouët. Sur le moment, les indicateurs analytiques étaient bons, le sucre était là et l’acidité étant un gage qualitatif, on s’est dit « on tient un bon millésime » ». De fait, à la dégustation des vins clairs, la maturité et la complexité aromatiques étaient au rendez-vous, de même que le côté acidulé en bouche, constante sur toutes les dégustations.

Jeunesse éternelle ?

La cinétique propre au 1996 a commencé à apparaître un an plus tard, lors des élevages en bouteilles. 1996 évoluait étonnamment lentement. Un an, deux ans, trois ans après, il était encore juvénile. Jeunesse éternelle ? Pas tout à fait, mais ce millésime a suivi un rythme bien à lui et les chefs de cave désespéraient de le mettre en marché.

20 ans après, la prestigieuse « Amicale des chefs de cave » qui regroupe les hommes-clés de la production de champagne s’est réunie pour déguster 1996 et échanger entre hommes de l’art, car à raison d’une vendange par an, les occasions de se constituer une banque de données d’expérience sur des millésimes aussi atypiques ne sont pas légions. 1996 n’est plus en marché depuis longtemps, et pourtant, « organoleptiquement parlant », c’est un bon moment pour le boire ! Si vous en avez encore quelques bouteilles en caves, bienheureux êtes-vous ! N’hésitez pas à les sortir, elles accompagneront avantageusement les agapes de Noël, comme un homard bleu, sauce aux pleurottes et girolles ou des crevettes grises en émulsion beurre et coquillages et choux romanesco.

Les pros en parlent

Elisabeth Sarcelet, Champagne Castelnau, 1996 . « C’est un millésime impétueux au niveau de sa texture en bouche qui a été difficile à maîtriser dans son équilibre. En magnum, nous l’avons dégorgé il y a 8 mois seulement. Il présentait alors un profil beaucoup plus mature, et là vous pouvez remarquer qu’il est plutôt sur la réduction, le pain grillé, la truffe blanche. 1996 n’a cessé de nous étonner, c’est un millésime structurant dans notre expérience de chef de caves.»

Sébastien Moncuit, Domaine Mailly Grand Cru, Magnum Collection 1996 : « Nous avons produit un assemblage à dominante de pinot noir (3/4) comme toujours à Mailly et ce millésime était encore commercialisé en début d’année chez nous. Il a été dosé en janvier 2015, et j’aime beaucoup aujourd’hui sa dimension tonique qui traduit une acidité assagie. L’évolution est marquée par un joli caractère épicé, et des tonalitées un peu spiritueuses du vin. »

François Domi, Billecart-Salmon, cuvée Nicolas-François Billecart 1996: « Par notre mode de vinification en cuve, on a des développements qui sont très lents, et ce 1996 particulièrement est un vin qu’il faut attendre et ne pas hésiter à aérer dans le verre. Apparaissent alors des notes de noisette grillée, de chocolat, et puis au fur et à mesure de l’ouverture du vin, des arômes de tabac. Même si en bouche on reste sur la fraîcheur typique du 1996 avec une finale sur les zestes de citron. »

Sébastien Le Golvet, Henri Giraud 1996. « 70 % pinot noir, 30 % chardonnay, vinifiés en petits fûts de chêne de la forêt d’Argonne. C’est une cuvée qui là aussi vit dans le verre, avec des notes mentholées – anis, une importante attaque en bouche avec ces notes de craie et d’argile, et une longueur toute saline. Voilà un entre terre et mer, qui s’accommodera bien à ce type de plats ».

Régis Camus, Piper-Heidsieck 1996 : « Voilà pour moi une année charnière, 1996 reste un des millésimes les plus fougueux que j’ai élaborés. S’il fallait le définir en un arôme, ce serait le crumble à la rhubarbe. » Qu’on se le dise !


PS : Grands vins, grands hommes. Je dédie cet article à Jean-Luc Gonot, sommelier, grand connaisseur des vieux champagnes millésimés. Jean-Luc nous a quitté il y a peu pour suivre le chemin des bulles.