A Aniane, le rachat de château Capion par un groupe financier suisse impliquant un actionnaire russe, crispe le monde viticole. Pas les frères Guibert du Mas de Daumas Gassac, voisins de vignes d’Oleg Chirkunov. Cet homme politique russe féru d’art contemporain et amoureux des vins du Languedoc veut, lui aussi, produire un grand vin d’exception à Aniane.

Oleg Churkinov voudrait effacer l’ardoise de son entrée « ratée », dans la grande famille des Terrasses du Larzac. Lui, le propriétaire depuis 2014 du domaine de Montplaisir à Lodève, tombé amoureux des vins du Languedoc, est prêt à investir plus d’1 M€ sur dix ans pour restructurer le vignoble de château Capion et y produire un grand vin d’exception. « Un vin très cher (entre 50 et 80 € la bouteille, NDLR), trop cher pour le marché français », sourit cet ancien gouverneur de la région de Perm en Russie, principal actionnaire de la chaîne de supermarchés Semya détenue par le groupe EKS (60 magasins, 250 M€ de CA) dans cette région.

Le néo-vigneron, actionnaire de la holding suisse qui détient à présent les clés de château Capion (acquis pour 5 M€ hors stocks), compte arracher sur huit ans, 20 hectares sur les 45 que possède ce vignoble en perte de vitesse. L’objectif est d’impulser, derrière les grilles de château Capion, un projet œnotouristique d’envergure internationale avec un restaurant gastronomique. Il pourrait être confié à un « chef talentueux » de la vallée de l’Hérault. Sauf qu’en mai dernier, Oleg Chirkunov est devenu malgré lui « le Russe de Capion ».

Vente « mystère » au château Capion

Depuis l’arrivée à Aniane de cet étranger venu de la lointaine Russie, on se serre les coudes dans la vallée. « L’intervention un peu massive d’Oleg Churkinov sur l’aire d’appellation Terrasses du Larzac, où il projette d’acheter du parcellaire qualitatif, provoque des tensions chez les viticulteurs », explique Christian Brun, chef de service de la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (SAFER) de l’Hérault. L’opérateur foncier rural, dont l’une des principales missions est de réorienter les biens à la vente pour favoriser l’installation de jeunes agriculteurs localement, compte bien exercer son droit de préemption à l’avenir, pour maintenir un certain équilibre dans le développement économique local, en favorisant l’implantation de petits propriétaires sur des îlots parcellaires entre 4 et 20 hectares.

Car la Safer a littéralement raté la vente de château Capion « malgré une certaine transparence du marché foncier habituellement, pour que le droit de préemption puisse s’exercer ou que l’autorisation d’exploitation soit accordée », précise Christian Brun. Contractualisée à l’étranger, comme c’est le cas pour les sociétés de participations financières (les Sopafi) domiciliées au Luxembourg, la vente de cette ancienne propriété viticole du Suisse Adrien Bührer s’est faite au nez de l’opérateur foncier rural. Et à la barbe des principaux négociants de la région, à savoir Jeanjean, Grands Chai de France, Castel, etc.. « Tous se sont intéressés à cette vente prestigieuse, mais aucun n’a fait de proposition ferme », tempère Michel Veyrier, fondateur de Vinea Transaction à Montpellier.

Effet de convoitise

Pour ce leader français des transactions de foncier viticole, « Il est certain qu’un effet de convoitise s’exerce sur ces fleurons viticoles régionaux, même chez les gros négociants qui escomptent ainsi se racheter une image. Les étrangers quant à eux, poussés par l’instabilité politique dans leurs pays, viennent investir leurs capitaux dans des actifs offshore. Soit ils achètent une étiquette – un cru classé -, soit ils choisissent un lieu – une appellation d’origine – et s’implantent juste à côté d’une tête de pont régionale vraiment performante. »

En Languedoc-Roussillon selon cet expert, les Russes jettent leur dévolu sur des propriétés historiques, des prieurés comme à Saint-Martin de la Garrigue acquis en 2012 par le magnat slave Zao Praskoveyskoe, déjà propriétaire de 800 ha de vignes en Russie et en Bulgarie. Arrivé avant lui, l’oligarque russe Alexander Pumpyanski ouvrait le bal en Languedoc en rachetant, en 2009, le prieuré Saint-Jean-de-Bébian près de Pézenas. Et quand il n’est pas possible d’acheter le fleuron viticole régional, on investit dans les vignes d’à côté.

Opportunisme ou effet terroir ?

Dans le cas de château Capion, les grilles de la propriété jouxtent l’entrée du Mas de Daumas Gassac, tête de pont de la viticulture régionale. « Nos vignes sont séparées par un chemin, c’est le chemin magique qui commence avec La Grange des pères à 2,5 km (autre propriété prestigieuse du Languedoc, NDLR), se poursuit avec le Mas des Armes pour finir avec cette propriété viticole célèbre du Languedoc », s’enthousiasme Philippe Morel, gérant des domaines château Capion et Monplaisir. Sans prétendre reproduire le célèbre « Daumas Gassac » rouge qui a fait la réputation du Languedoc viticole à partir des années 80, les nouveaux propriétaires de Capion jouent déjà sur l’effet terroir que leur confère cette proximité géographique prestigieuse. « Le cabinet Dubourdieu, référant dans la fabrication de grands blancs de Bordeaux à qui nous avons confié l’expertise du vignoble de Capion, a confirmé la présence de grèzes calcaires identiques à ceux de Daumas Gassac », affirme Philippe Morel. De là à produire le même vin… L’ambition à Capion, est de se démarquer en produisant un grand vin blanc du Languedoc en IGP Saint-Guilhem-le-Désert-Cité d’Aniane.

Pour autant, ce copié-collé ne semble pas inquiéter les frères Guibert. « Si j’étais le propriétaire, je bâtirais le même discours et c’est de bonne guerre, admet Roman Guibert, à la tête du Mas de Daumas Gassac avec ses frères Samuel, Gaël et Basile. Les businessmen en capacité d’investir sur une propriété viticole avec des objectifs de productivité sur dix, quinze ou vingt ans, sont rares en Languedoc-Roussillon. Cette région a besoin de projets œnotouristiques dynamiques. »

Un nouveau débouché pour les vins du Languedoc

Oleg Chirkunov, quant à lui, prêche une implantation sans arrière-pensée en Languedoc, pour s’éloigner des affaires et s’adonner à ses passion pour le vin et l’art contemporain. « Toute ma vie j’ai travaillé en Russie, admet-il. Quand j’ai racheté Montplaisir en 2014, c’était une folie, un achat seulement pour l’émotion et le repos. » Depuis, l’homme d’affaires, expert commercial de premier plan dans son pays (il a managé l’introduction sur le marché russe des entreprises Ferrero et Kinder Surprise, avant de prendre la direction de la holding Eks), s’est trouvé une nouvelle marotte.

Depuis janvier 2015, Oleg Chirkunov, séduit par les vins AOP du Languedoc, leur offre un débouché inattendu dans la région de Perm, via les 60 supermarchés de son réseau de distribution Semya (la famille en Russe). Tous les mois à raison d’un ou de plusieurs camions de 18 000 bouteilles, les vins de producteurs régionaux sont acheminés par le néo-vigneron vers la lointaine Russie. Château La Negly en AOP Languedoc, domaine Puech Haut en Grès de Montpellier, château de Fontenelles dans les Corbières, château de Lascaux en AOP Pic Saint-Loup et château Capion en IGP, trouvent ainsi un autre débouché auprès des consommateurs slaves. « En supprimant les intermédiaires que représente le négoce, il économise sur la marge, ce qui lui permet de vendre des vins qualitatifs à des prix très attractifs », explique Philippe Morel.

L’agence de développement économique régionale « Sud de France Développement » qui depuis plusieurs années tente d’introduire les vins du Languedoc sur le marché russe, s’y était cassé les dents.