Entre un rosé fringant, un vin sans sulfites ajoutés « censuré » et des Portes Ouvertes dans quelques jours, Karl et Yann Todeschini, les deux frères à la tête du château Mangot (Saint-Emilion Grand Cru), ont une bouillonnante actualité. Rencontre avec un duo qui a de la suite dans les idées.

On a beau se situer à Saint-Etienne-de-Lisse, dans « la banlieue de Saint-Emilion » comme ils s’en amusent eux-même, les frères Todeschini sont – à juste titre – fiers de leur terroir, de leur histoire et de leurs vins. Nous sommes peut-être dans la banlieue de Saint-Emilion, mais l’on pourrait aussi bien être en Italie. Pour les courbes sensuelles du paysage (nous sommes sur l’un des points culminants du vignoble de Saint-Emilion) et les origines transalpines de la famille. Pour une manière, aussi, de cultiver de concert l’exigence du travail bien fait et le goût de la douceur de vivre. C’est tout cela que l’on trouve au château Mangot, propriété familiale de 34 hectares en appellation Saint-Emilion Grand Cru.

Un peu d’histoire

Karl et Yann Todeschini, 33 ans et 31 ans, sont la troisième génération à la tête des vignobles Jean Petit. Une aventure démarrée au début des années 1950 par leur grand-père maternel, qui commence par acquérir une petite parcelle de 4, 70 hectares sur ces terroirs de Saint-Emilion. Pendant les décennies suivantes, il agrandit le vignoble, s’étendant même sur Castillon en achetant le château La Brande. Dans les années 1980, sa fille Anne-Marie, épouse de Jean-Guy Todeschini, rejoint la propriété. En 1985, la famille acquiert la totalité du château Mangot, vignoble très ancien dont les origines remontent au moins au XVIème siècle. Dans les années 1990, Anne-Marie et Jean-Guy entreprennent une restructuration en profondeur du vignoble, replantent tous les coteaux et terrasses, rénovent toutes les installations techniques…

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Le vignoble de Mangot (et son cousin de La Brande à Castillon, 25 hectares) connaît en 15 ans une véritable révolution, économique, culturelle, qualitative. Une révolution, mais pas une rupture : ici, l’idée de transmission entre les générations, de passage de flambeau en famille, est centrale. En 2008, Karl et Yann prennent la relève de leurs parents. D’un profil plus technique, riches de leurs expériences dans des vignobles étrangers, passionnés par tous les vins, impliqués dans l’évolution des pratiques culturales, ils apportent eux aussi, en douceur, leur pierre à l’édifice.

A l’écoute du terroir

Complémentaires dans leur savoir-faire, Karl et Yann mènent conjointement une révision de la gamme, une redéfinition du style des vins, et une réflexion en profondeur sur la conduite de la vigne. Passionnés par leurs terroirs, ils font appel à Jean-Pierre Cousinié, le « diététicien de la vigne », pour apporter un suivi sur mesure à leur matériel végétal. Pas de désherbants ni d’insecticides, un travail des sols adapté, une étude précise de chaque parcelle (sol, sous-sol, charge électrique, enracinement), une réduction massive de l’utilisation du cuivre et du soufre, des cépages vendangés séparément, en fonction des altitudes et des niveaux de stress, des vinifications en levures indigènes, sans intrants et avec des doses de sulfites minimales… A Mangot, pas de label bio, pas de conversion officielle à la biodynamie, mais une approche respectueuse du terroir, soucieuse de signer des vins « propres », affichant une forte identité. Une identité que l’on pourrait résumer par : de la matière, de la densité, de l’opulence, mais jamais de lourdeur, beaucoup de finesse aromatique, et des élevages extrêmement précis.

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M de Mangot, rosé exigeant

Jusqu’à présent, la gamme de vins de la famille Todeschini se composait de : Chateau La Brande (Castillon-Côtes-de-Bordeaux, env. 12 €), Château Mangot (le « navire amiral », un saint-émilion grand cru sur terroirs argilo-calcaires, env. 20 €), Quintessence (une cuvée issue de vieilles vignes de merlot, 100% bois neuf, lancée en 1996 et arrêtée en 2012, env. 35 €) et Todeschini, la cuvée « haut de gamme » lancée en 2008 (en moyenne 40% de cabernet franc, 30% de cabernet sauvignon, 30% de merlot, vinification intégrale en barrique… env. 45 €). En 2014, Karl et Yann ont lancé deux nouveautés.

D’une part, « M de Mangot », un rosé. Depuis 2009, les deux frères s’essayaient à la production de vin rosé sur la propriété, mais n’étaient jamais totalement satisfaits du résultat, qu’il s’agisse de la couleur, du goût, de l’équilibre. En 2014, ils ont mis les bouchées doubles pour parvenir à leurs fins, ont tout repensé pour travailler leur rosé comme un grand blanc. Sélection de belles parcelles (80% merlot), pressurage en trois stades, vinifications séparées pour conserver les meilleurs lots, 20% de barriques de 400 litres pour apporter une touche de gras sur une matière première tendue, minérale. Apport de soufre autour de 55 mg/l. On est sur un rosé au style élancé, frais, sur des arômes de petits fruits acidulés, avec une finale ample et salivante. Une réussite (prix indicatif 12 €).

Le « Censuré » de La Brande

L’autre nouveauté en 2014, c’est la première cuvée sans soufre ajouté des frères Todeschini. Une cuvée née à la demande d’amis cavistes, qui voulaient un rouge « pur fruit ». Le millésime s’y prêtait : issu de deux parcelles du château La Brande à Castillon, ce 100% merlot est « brut de cuve ». Vinifié en cuve inox, pas une touche de bois, mis en bouteille le 20 janvier pour « capturer le fruit », ce vin affiche 13 mg de SO2 total. A la dégustation, c’est un pur délice de fruits noir juteux, de pruneau, d’épices, avec presque une note sudiste lorgnant vers la garrigue. Un plaisir immédiat pour 9 € la bouteille (disponible aussi en magnum et double-magnum).

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Malheureusement, ce vin est « censuré ». Alors qu’il devait s’appeler l’Empreinte de la Brande, que les étiquettes étaient collées sur les bouteilles, Karl et Yann ont appris qu’ils ne pouvaient pas utiliser ce nom… Ils ont donc dû le rebaptiser « Le Censuré de la Brande » et ré-étiqueter tous les flacons. Mais rassurez-vous, même censuré, ce vin a beaucoup de choses à dire…

Fil conducteur

Ces deux nouveautés ne feront pas ignorer le reste de la production des frères Todeschini, qui ne cesse de gagner en qualité année après année. D’ailleurs, ils estiment que 2014 est leur meilleur millésime (à noter que depuis 2013, ils ont recours aux conseils de Michel Rolland et de son collaborateur Jean-Philippe Faure pour gagner encore plus en précision sur les maturités et les choix d’élevage).

Il est passionnant de déguster leur château-la-brande sur deux années aussi différentes que 2010 et 2012. 2010, puissant, dense, avec des notes légèrement torréfiées mais promis à un bel avenir. 2012, plus ouvertement « sexy », souple, avec de jolies notes de cerise, est déjà très agréable.

Le fil conducteur entre tous leurs vins ? Un nez au parfum immédiatement envoûtant. C’est particulièrement vrai sur château-mangot 2010, un véritable athlète réussissant le grand écart entre musculature et finesse. Le 2008 se révèle, sans surprise, plus classique, sur la retenue, presque austère.

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La cuvée Quintessence monte encore d’un cran dans cet équilibre puissance-élégance. Le millésime 2005 présente déjà d’intéressantes notes d’évolution, avec un nez de mûre sauvage, de pruneau, de cuir. C’est un vin juteux et intense, presque capiteux. Le millésime 2009 est encore plus charnu, rond, le fruit est plus gourmand, les tanins sont d’une belle souplesse, avec une finale sapide. L’élevage est encore prégnant mais la matière est si belle que le plaisir est déjà là.

2009 confirme son profil résolument séducteur sur la cuvée Todeschini. Un vin doté d’une belle énergie, tout en vibration. Le jus est plein, harmonieux, velouté, onctueux, sous-tendu par une fraîcheur qui lui confère beaucoup de charme. Le millésime 2010 affiche une trame tannique encore plus imposante, une structure rehaussée par une belle acidité. C’est un très beau vin, plus complexe que le 2009, qui demandera quelques années pour déployer toutes ses qualités.

Portes Ouvertes les 1, 2 et 3 mai

La plupart des cuvées du château Mangot et du château La Brande peuvent être achetées directement à la propriété. Et pourquoi pas ce week-end ? Dans le cadre des Portes Ouvertes à Saint-Emilion, Château Mangot inaugure un nouveau parcours pour les visiteurs, enrichi par de superbes frises illustrées, racontant l’histoire du château, de la famille, des terroirs, etc. L’accueil est assuré par les membres de la famille eux-mêmes. N’hésitez pas à pousser leur porte ! Plus de renseignements sur leur page Facebook.

Mathieu Doumenge