(Photo carlhuguenin)
(Photo carlhuguenin)

Nous avons rencontré le duo d’auteurs du livre « Grand cru déclassé », Dominique Hutin et Gérard Descrambe. Entretien croisé… en totale liberté.

« L’avantage d’être intelligent, c’est qu’on peut toujours faire l’imbécile, alors que l’inverse est totalement impossible », aime dire Woody Allen. Ce peut être un résumé de ce livre sur le vin co-signé du vigneron retraité Gérard Descrambe et du journaliste actif Dominique Hutin. Entre l’histoire du vin et celle de la caricature, le livre Grand Cru déclassé (qui vient de paraître aux éditions de l’Épure) s’étale sur 47 millésimes, autant d’anecdotes, d’antidotes à croire que toutes les bonnes choses n’ont pas de fin. C’est un classement de 18h55 à lire en se tapant sur le ventre, plus sûrement à offrir pour les fêtes ! Parmi les dédicaces à ne pas manquer, il y a notamment celle du 30 novembre à La Mauvaise Réputation (19 rue des Argentiers à Bordeaux) chez le libraire et dessinateur Urbs. En attendant, le magazine Terre de Vins vous livre l’interview croisée des deux auteurs.

Dominique Hutin, pouvez-vous présenter en quelques lignes Gérard Descrambe ?
On pourrait penser que le paysage, entièrement barré d’une moustache et d’un accent (que je ne maîtrise toujours pas après 25 ans de pratique), ne laisse de place qu’à la faconde de ce vigneron de Saint-Émilion … qui incarne l’antithèse du vigneron de Saint-Émilion. Derrière ce paravent rigolard, se dissimulent en réalité la liberté au pays des barons, blasons et blazers, la voix de ceux qui ont eu raison avant les autres (avec un père fondateur de la certification bio Nature et Progrès dès les années 50), une connaissance profonde des arcanes du monde du vin et la capacité à produire des bouteilles fines, « à l’ancienne », sur des années difficiles, au large de la cosmétique boisée et du bobard millésimé. Bref, cet être protéiforme, éclairé de l’intérieur, lumineux à l’extérieur, a un sens aigu du sacrilège, adoubé par des monuments tels Wolinski, Cavanna, Reiser, Gébé ou Cabu.

Gérard Descrambe, mais qui est Dominique Hutin ?
Dominique Hutin est un Elfe, un Kobold au nez rouge (suivez mon regard), un Djinn sautant et bondissant, toujours entre deux trains (qu’il rate, invariablement), au point qu’il semble en contrat avec Madame SNCF. Celle-ci semble magnanime à son endroit car il atterrit toujours sur ses deux pattes, et à destination. Mystère… Et boule de gomme. Subrepticement, furtivement, il butine la France. Sinon, c’est un garçon affable, paisible, humble, pas bavard – tu dis bonjour et il s’occupe du reste – et qui a rayé le mot « non » de son vocabulaire ce qui lui vaut quelques tours de piste cocasses. Au demeurant, il dit beaucoup de bien de Gérard Descrambe, et j’ai grand plaisir à l’entendre. Pour finir, Monsieur Hutin, dans plusieurs de ses chroniques à l’intérieur de Grand Cru Déclassé, livre pudiquement sa personnalité dans ses multiples facettes, à qui sait scruter entre les lignes.

Dominique, comment l’idée de ce livre a-t-elle germée ?
Pour comprendre l’équation « Descrambe + Hutin = Bouquin », il faut commencer par la fin, qui s’écrit dans le studio 541 de France Inter, un dimanche matin de janvier 2015, au lendemain des attentats. L’équipe d’ « On va déguster » s’interroge. Les événements n’ont rien de gastronomiques mais nous ne pouvons taire ce qui vient de retourner la France entière et de faucher les dessinateurs qui ont illuminé les étiquettes de Gérard, 50 ans durant. L’autre départ de feu s’écrit 20 ans en arrière. Je ne suis pas né journaliste, je ne le suis devenu qu’à la faveur de la projection d’un de mes « Ciné-Cépages » devant un futur rédacteur en chef, en 2003. Depuis 1995, j’animais une structure de dégustation parfois itinérante et nocturne, mais toujours mi-sérieuse, mi-foutraque AOC, pour Agitation Œnologique et Culinaire. La chose m’avait valu un courrier enflammé de l’INAO, auquel courageusement je n’ai pas répondu, ce qui a fini d’éteindre leur courroux à propos de mon utilisation blasphématoire du sigle AOC. De cette période, j’avais conservé un Saint-Émilion de Gérard. Millésime 1995, étiquette Charb. J’avais prévu de l’ouvrir pour mes 20 ans d’activité, sans avoir décidé de la date. Les olibrius à kalachnikov l’ont fait à ma place.
Ce dimanche 11 janvier, la bouteille monte donc à la Maison de la Radio, chargée d’un peu de l’histoire de France du 21ème siècle. Et je suis heureux qu’elle lubrifie ma chronique, que je n’ai jamais autant de mal à mener à son terme. Comme ceux qui ont été fauchés, je vois ma vie défiler. Cela me pique de partout et je vois dans la lie qui reste en fond de la bouteille une évocation des récupérateurs opportunistes qui se ruent devant les caméras, toute haine dehors. Je le dis au micro et la chronique sera reprise plus tard sur l’antenne.
La même année, sous le titre « Le cercle des poètes disparus », j’alimenterai le premier tome du livre d’« On va déguster » avec la saga des étiquettes drolatiques de Gérard Descrambe. Un éditeur y verra matière à construire un livre entier.
Mais avant que l’encre ne soit sèche, d’autres avaient allumé la mèche avant moi. Armand Descrambe, d’abord. Pionnier du bio avant que le bio ne s’appelle bio. Un geste qui en a permis d’autres, comme l’avènement du « vin nature » terminaison nerveuse et contemporaine du travail de ces pionniers. Puis Gérard, croisé grâce aux bons offices de Fred Karali, avec qui j’ai pensé les fameux Ciné-Cépages. Dans son antre parisienne (une boutique de films et projecteurs vintage, soit le plus petit multiplex du monde … avec deux sièges et deux écrans), il m’a un jour susurré : « il faudrait que je te présente un vigneron ».

Gérard, comment est venue cette passion pour le dessin, plus sûrement la caricature ?
Une passion pour le Dessin de Presse ? Comment y échapper quand vous vous faites alpaguer par Monsieur Georget Bernier, alias le Professeur Choron ? Que des Reiser, des Wolinski, des Cavanna, des Gébé et tout le reste de la caravane vous servent des icônes à hurler au génie ! Rien que pour illuminer votre travail, habiller vos bouteilles, avant que de vous aider à les vider ! Il faudrait être fou pour passer à côté… des emmerdes, parfois.

Dominique, ce livre est davantage qu’un livre sur le vin, c’est un OVNI, un fuck aux conventionnels, une ode à la femme, à la vie, à la liberté…
C’est le talent qu’on prête au vin, capable d’un seul verre, de vous emmener sur les pistes des hommes, de la géologie, de l’histoire autant que sur celles d’anecdotes insensées ou d’entrecôte à la bordelaise. Le vin, une fabrique à souvenirs, qui vous traverse (avalé par le haut, évacué par le bas) en laissant une empreinte indélébile. Un truc qui charrie des émotions (rire, découvrir de nouveaux univers, …) autant que les interrogations de la société (considérations environnementales, quête de naturalité qui déteint sur le goût du vin contemporain…)
Aborder frontalement le vin, de manière sèche et purement analytique (pire, le noter !), c’est faire offense à sa culture, à celles et ceux qui le font. C’est une forme de frilosité en regard de ce qui se cache derrière 75 centilitres. C’est pourquoi, j’ai toujours repoussé les propositions de « guides » qui m’ont été faites. Je ne voulais pas noircir du papier pour faire un guide, un objet reproductible qui se fane aussitôt la dernière page écrite. C’est aussi ce que j’ai essayé de développer depuis 2010 à France Inter.
Dans le livre, je me saisi des chroniques de Gérard pour éclairer d’autres pans de l’univers du vin : le lourd tribut que doit le monde viticole aux étrangers, le langage du vin qui est une langue vivante au goût de l’époque, le « dessous des robes » pour évoquer les femmes et le vin, la revanche des cépages délaissés ou « La ruée vers l’est ! », des origines du vin à l’eldorado du 21ème siècle…

Gérard, vous avez perdu trop d’amis à Charlie-Hebdo, ce livre est avant tout le leur…
Oui, sous la forme de souvenirs, il y en a un plein sac. Par exemple, le jour où, tout nouveau venu sur le site rocambolesque du 10 de la rue des Trois Portes (siège du journal), après avoir été reçu par Madame Odile, je pointe ma hure au coin du rideau vert, la frontière entre la réception et l’atelier où se fabriquent le mensuel et l’hebdo. Alors surgit du fond de cet antre de laborieux un hurlement assourdissant : « Merde ! Il est pas mort ! » Cavanna hilare, entouré des types les plus emblématiques de l’équipe (Gébé, Wolinski, Reiser, Daniel Tallet, Colibri, Blandine, et j’en oublie), fait référence au décès de Groucho Marx en voyant le petit bonhomme à la belle moustache que j’étais. J’étais pétrifié, terrorisé… et un peu flatté, à la fois.

Dominique, si vous deviez retenir un message parmi vos nombreuses envolées pamphlétaires…
Je ne suis pas un fétichiste du vin et je n’aime pas les devises définitives mais toute mon approche se trouve logée dans « Un verre de vin, c’est plus que du vin dans un verre », qui me résume bien. Vous enlevez toutes les dimensions sociales, affectives, techniques, géographiques du vin et vous vous retrouvez à boire de l’alcool. Voilà pour le fond. Pour la forme, j’aime « Les sots croient que plaisanter, c’est ne pas être sérieux, et qu’un jeu de mots n’est pas une réponse », de Paul Valéry. Cela contrarie les frigides du goulot et cette phrase pétrie d’humanité et d’humilité accompagne ma manière de penser mes chroniques à France Inter, où j’ai même chanté, inventé des faux proverbes les deux premières années pour donner une autre coloration au message du vin.

Gérard, que faut-il boire en lisant ce Grand Cru Déclassé ?
L’ordonnance est des plus simples : Château Barrail des Graves 1988 pour bien comprendre l’introduction. Le reste de la posologie semble inéluctable : Une bouteille de Barrail de temps à autre, sporadiquement (du moins ce qu’il en reste de millésimes rescapés : ça existe)… Et plus sérieusement et systématiquement, une bouteille de Château Renaissance doit ponctuer chaque chapitre, chaque millésime, chaque aventure, chaque exploit pour bien en assimiler, digérer la quintessence. Avec la conviction de boire du « Descrambe », ce nectar rouge, enchanteur, inspirateur, baptisé ainsi dans tous les canons tirés rue des Trois Portes.

Gérard Descrambe & Dominique Hutin, Grand Cru déclassé, éditions de l’Épure, 2018, 228 p., 28 €.
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