(Photos JM Brouard)
(Photos JM Brouard)

La famille Amoreau organisait cette semaine une dégustation verticale sur un siècle de leur cuvée Émilien. La preuve de la longévité hors norme de ce cru à part devenu mythique.

Comment ne pas être ému lorsqu’arrive le moment de porter aux lèvres un vin élaboré pendant la première guerre mondiale, plus précisément en 1917 ? Cette émotion rare a été permise par Jean-Pierre Amoreau et son épouse Françoise qui ont souhaité témoigner de la longévité des vins de leur Château Le Puy en proposant à la dégustation 37 millésimes, de 1917 à 2016. Ce vin, qui trônait déjà au sommet de l’appellation Francs Côtes de Bordeaux, a vu sa notoriété mondiale exploser grâce à un célèbre manga japonais, « Les Gouttes de Dieu ». Ces aventures viniques visent à trouver le vin ultime qui, d’après les auteurs, n’est autre que le château le Puy 2003… Si l’aura de cette propriété est tout de même loin des stars bordelaises, il y a toutefois une sincérité réelle dans le travail accompli depuis plusieurs générations sur ce « coteau des merveilles », un terroir argilo-calcaire unique sur lesquels naissent les vins de Le Puy.

Depuis plus d’un siècle, les Amoreau refusent par exemple les intrants chimiques sur leurs terres, allant initialement à l’encontre des pratiques conventionnelles. Ce respect du vivant va même progressivement se développer, allant ensuite vers la biodynamie dans les années 1990 pour être davantage sensible aux énergies qui rythment la nature. Les réflexions familiales s’articulent désormais autour de la permaculture, une technique de production qui a montré qu’il était tout à fait possible de produire autant de manière naturelle qu’avec des intrants chimiques.

Le respect des ancêtres

Quand certains nomment leurs cuvées du nom de leurs enfants, chez les Amoreau ce sont les ancêtres que l’on a souhaité honorer. Les différentes cuvées leur rendent directement hommage, à l’instar des cuvées « Émilien » ou « Barthélémy ». La première, la plus classique, est un modèle absolu de finesse et révèle toute la philosophie maison. Point de bois neuf pour venir marquer ces vins majoritairement à base de merlot (85%). « Nous souhaitons que nos vins accompagnent les mets préparés par les chefs sans jamais prendre le dessus. L’idée est que la seconde bouchée doit être encore meilleure après une gorgée de Le Puy » aime à rappeler Jean-Pierre.

Cette élégance folle, ce sont des millésimes comme 2010, 2000, 1970, 1961 ou bien encore 1926 qui en témoignent le mieux. Et parfois certaines années largement déconsidérées (généralement à juste titre) livrent des merveilles de raffinement. Le 1984 est à ce titre une pépite aromatique toute en fleurs qui balaye d’un revers de main les préjugés qui la précèdent. Récentes ou très anciennes, toutes les cuvées « Émilien » impressionnent par un velouté de tannins extrême et une énergie vibrante en bouche.

Et que dire de la cuvée « Barthélémy » ? Une version sans doute plus profonde et complexe que sa consœur, avec une réussite absolue qu’est le 2010. Une puissance et une complexité aromatique qui, à l’aveugle, peuvent sans problème se comparer à certaines des plus grandes étiquettes bordelaises…

Mais ce n’est pas tout. L’esprit d’initiative anime cette famille de vignerons. C’est ainsi qu’est née avec le millésime 2012 la cuvée « Retour des îles ». Chaque année, quelques barriques de cuvée Barthélémy prennent la mer sur un magnifique voilier et s’en vont voguer plusieurs mois dans l’océan atlantique. Un clin d’œil à l’histoire puisque les négociants bordelais s’étaient aperçus, il y a plusieurs siècles, de l’effet améliorateur sur le vin d’un séjour en mer des barriques (initialement observée quand les Anglais exportaient au Moyen-Âge du vin d’Aquitaine vers leur île). Une expérience unique qui révèle des vins très ronds, aux arômes presque exotiques. Et un symbole. Celui d’une propriété dans la même famille depuis 1610 et qui n’a jamais été aussi moderne.