Les vagues coloniales venues s’échouer sur la pointe sud de l’Afrique ont amené dans leurs soutes la vigne et le vin. Importation réussie pour une acculturation durable dont la nation arc-en-ciel est fière aujourd’hui.

Le pays compte aujourd’hui autour de 130 000 hectares, soit à peu près le vignoble bordelais, en grande partie dans la région du Cap. La production de vin blanc est légèrement supérieure à celle du rouge, les rosés restant anecdotiques. 8ème producteur mondial avec 1,2 million de litres, l’Afrique du Sud exporte près de 40 % (beaucoup de vins en vrac), ce qui laisse une large part aux amateurs locaux, véritables fans d’œnotourisme. On trouve tous les cépages européens plus une spécificité locale, le pinotage, croisement de cinsault et de pinot. Sur le modèle anglo-saxon, les propriétés sont donc largement ouvertes, proposant visites, dégustations, hôtellerie et restauration : le vin fait ici partie intégrante du tourisme.

La french touch

D’emblée, le portrait de Madiba trône dans le hall d’accueil de la propriété L’Avenir. Les choses sont claires : l’avocat qui passa 27 ans en prison avant de devenir le président arborant le maillot des Springboks un soir de finale de Coupe du monde de rugby est le totem de la reconstruction sociale du pays – avant de parler de nation. Mais nonobstant les symboles et les avancées, l’Afrique du Sud traîne quatre siècles de colonisation et un demi-siècle d’Apartheid. « Ici, explique la responsable Naretha Ricome (photo ci-dessous), notre développement s’opère avec un modèle social, on conserve par exemple les gens qui vivent sur le domaine même s’ils ne travaillent pas à la propriété, ces habitats leur donnent une sécurité pour se sortir de la misère.»

Et le groupe AdVini semble croire en l’Afrique du Sud par la récente acquisition – toujours à Stellenbosch – d’un autre domaine au nom évocateur, Le Bonheur. Encore un patronyme très français qui rappelle la venue des huguenots sur cette terre australe au lendemain de la révocation de l’édit de Nantes. Avec son style architectural typique « Cape Dutch », Le Bonheur, planté de cépages bordelais, ronronnait. Comme pour L’Avenir, la stratégie d’AdVini est de restructurer l’outil de production avant de réhabiliter les murs pour recevoir les amateurs de vin sud-africains.

Dans l’élan, AdVini est entré dans la société d’exploitation et commerciale du domaine Ken Forrester, reconnu pour ses chenins. « L’Avenir est réputé pour ses sauvignons et pinotages, Le Bonheur est davantage sur les cabernets et le merlot tandis que Ken Forrester offre encore autre chose, nous élargissons notre offre et misons sur l’œnotourisme », ajoute Naretha Ricome.

La région de Stellenbosch ouvre en effet ses portes à l’image du domaine Babylonstoren. Les meilleurs week-ends, 20 000 touristes viennent fouler le domaine dont une soixantaine d’hectares est vouée au vignoble. Le reste est constitué d’un immense parc encadré de montagnes. Près de 200 salariés subliment des centaines d’essences d’arbres, de plantes. La ferme, qui date de 1692, compte désormais un hôtel, un spa et deux restaurants avec en point d’orgue le caveau.

L’œnotourisme bat aussi son plein autour du village de Franschhoek, sorte de petit Saint-Émilion avec ses boutiques d’art déco, ses restaurants tendance et ses galeries de peinture. A l’entrée, autre parangon de la ferme coloniale, la wynerie La Motte ne renie pas ses origines. Propriété de la famille Ruppert, la tasting room est accompagnée d’une très bonne table et d’un musée retraçant l’histoire du lieu et du peintre afrikaner Pierneef qui aimait y séjourner.

Côté vin, ici aussi dans une logique très anglo-saxonne, on parle davantage cépage que terroir. « Mais d’année en année, on progresse sur les rendements, les orientations, les sols », confie Marius Von Tonder, un œnologue spécialisé dans l’élevage en fûts de chêne français. En ce sens, à un coup de fusil de La Motte, le domaine Mullineux élabore les meilleures syrahs sud-africaines. Ce succès passe par une acception des terroirs, d’Olifants River à la Coastal Region en passant par Cape South Coast, Klein Karoo ou Breede River Valley, pour aller rechercher la puissance par-ci, la fraîcheur et la salinité par-là.

Le défi de la viticulture raisonnée

Servies à la tasting room dans des verres à vin de la marque autrichienne Gabriel Glass, les cuvées Granite, Schist, Quartz, etc., se vendent entre 6 et 60 €. « Nous mettons la technologie au service des terroirs, nous gagnons en précision en nous approchant de la biodynamie même si ça ne valorise pas encore les vins », explique un membre de l’équipe. En la matière, suspendus à d’importants rendements, les vignobles sud-africains sont à la traîne avec des traitements le plus souvent opérés sans protection par la communauté noire.

Mais des irréductibles font bouger les lignes et les cavistes mettent en avant certaines propriétés qui misent sur le bio (Stellar, Saddie, Org de Rac, Reyneke…). Basé à Stellenbosch, le domaine Reyneke a commencé sa conversion en 1998 : « Yohan Reyneke a débuté sur les 28 hectares de son père et aujourd’hui 40 supplémentaires vont être certifiés, ce n’est pas le profit qui a dicté ce projet mais la protection de la santé », explique l’œnologue Nuschka de Vos. Parmi la gamme, la cuvée Cornerstone, un assemblage de cépages bordelais, a une saveur particulière : « les bénéfices sont destinés à la scolarité des enfants des ouvriers viticoles », ajoute Nuschka. Encore une fois, la dimension sociale n’est jamais très loin…

Reste enfin la question de l’eau, le nerf de la guerre, avec des vignobles parsemés de lacs de rétention pour alimenter l’irrigation artificielle. « Nous cumulons les millésimes caniculaires, l’eau devient vitale dans la plupart des parcelles et à cela s’ajoutent les incendies déclenchés par la chaleur et poussés par des vents violents », confie l’assistant winemaker de L’Avenir, François Conradie. Derrière la carte postale paradisiaque, la viticulture sud-africaine a son lot d’obstacles. A l’autre bout du monde, le vin n’est pas un long fleuve tranquille.

Cet article est extrait du Terre de vins n°48. Pour vous abonner, suivez ce lien.