Pour la première fois dans l’histoire des ventes aux enchères de grands crus classés de Saint-Emilion, 15 bouteilles de Château Fonroque 2009, élaborées en biodynamie, ont été offertes par le propriétaire Alain Moueix à la marque Cælestis, dans le but de récolter des fonds pour l’organisation écologique WWF.

Cælestis a été créée pendant l’été 2012, elle est à but non lucratif et fonctionne uniquement grâce à des initiatives bénévoles. Signifiant « ciel » en latin, elle se veut « près des étoiles et près de la terre », par son slogan. Grazyna Lallemand, initiatrice de ce projet, espère à travers cette marque sensibiliser davantage d’acheteurs sur les procédés d’élaboration des grands vins en biodynamie, bien que ceux-ci soient encore anecdotiques au cœur des grands crus bordelais vis-à-vis d’autres vignobles français. Sur 176 grands crus classés de Bordeaux, il n’existe que 4 domaines certifiés en bio, dont 3 en biodynamie.

Alain Moueix, héraut de la biodynamie

Ancienne salariée des Grands Chais de France, entreprise d’import/export de vin, et passionnée par la biodynamie, Grazyna Lallemand contacte Alain Moueix et lui propose cette initiative novatrice. « La marque Cælestis a été créée pour attirer l’attention sur les principes d’agriculture en biodynamie, à travers des vins rares. Lorsque les amateurs d’enchères achètent une bouteille de Romanée-Conti, celle-ci a été réalisée en biodynamie. Ce n’est pourtant pas un argument de vente », explique cette ancienne acheteuse polonaise.

Alain Moueix ne s’est pas fait prier. Il souhaite participer à cette communication favorable dans les principes de viticulture bio dans lesquels il croit profondément. Membre de la dynastie Moueix bien connue du vignoble bordelais, il est aujourd’hui propriétaire du Château Fonroque, directeur du Château Moulin Du Cadet, les seuls crus classés de Saint-Emilion aujourd’hui certifiés en biodynamie par le label privé Biodyvin. Egalement directeur du Château Mazeyres, grand cru classé de Pomerol, il a amené ce domaine vers des pratiques culturales biologiques et à la certification complète en biodynamie à partir du millésime 2012. « La biodynamie consiste principalement à respecter un équilibre entre un sol, une plante et des hommes qui y travaillent. Cette philosophie ne tolère pas l’imprécision et demande des soins accrus à la vigne ».

Pour ses deux grand crus classés Saint-Emilion, Alain Moueix applique ces techniques de viticulture depuis 2002 et a traversé tous les millésimes sans faillir. « 2009, 2010, 2011… Quand c’est facile, il n’y a jamais de problème, mais en 2012, nous avons été face à un risque accru de mildiou pendant le printemps. Le calendrier lunaire et la conjoncture obligeaient à traiter les vignes avec des micro-doses de cuivre à une date très précise. Pourtant, avec la quantité de pluie qu’on a connue, aucun tracteur ne pouvait entrer dans les vignes. Chacun a alors pris un pulvérisateur à dos, et nous sommes passés entre les rangées à pied, pour ne pas agir trop tard et pouvoir anticiper le risque de maladie ». En dehors de l’exigence de calendrier respectant les évolutions naturelles, la biodynamie est une pratique plus onéreuse que la viticulture dite conventionnelle, en coût humain et en confiance dans son personnel. « Il est clair que les doses d’homéopathie doivent être appliquées au bon moment. Il est nécessaire d’avoir un personnel de confiance et compétent pour observer les phénomènes naturels et savoir anticiper la réaction de la plante ».

Londres, New York, Hong Kong…

Lorsqu’on interroge Alain Moueix sur la possibilité de l’application de la biodynamie à toute la viticulture française, sa réponse est claire. En tant que Président de l’Union des Grands Crus Classés de Saint-Emilion, il déplore le manque d’initiative de la part de ses voisins dès lors qu’on parle d’agriculture biologique : « C’est vrai qu’il faut être prêt pour se décider à passer en agriculture biologique et encore plus en biodynamie. Il ne faut surtout pas appliquer des recettes apprises, mais au contraire pouvoir comprendre parfaitement les phénomènes naturels, afin d’accompagner la nature. Je conçois que ce mode de culture puisse faire peur, mais la maîtrise du risque en biodynamie est tout à fait possible. De plus, le résultat sur les vins est là : on a un très bel équilibre présent dans le fruit, qui rejaillit dans la bouteille, avec une fraîcheur et une finesse de tanins incomparables ».

Sensibiliser un public d’acheteurs privilégiés à ces principes naturels de culture, tout en communicant sur une marque écologique, tel est le but d’Alain Moueix lorsqu’il accepte d’offrir 15 bouteilles de grands crus classés pour les trois ventes aux enchères ayant lieu à Londres, New York et Hong Kong. Ayant déjà rapporté à WWF respectivement 825 livres et 1500 dollars, la future vente aux acheteurs chinois, férus de grands crus bordelais se terminera le 31 janvier 2013. « Nous espérons beaucoup de cette vente à Hong Kong, souligne Grazyna Lallemand. Les Chinois sont très demandeurs de Grands Crus Classés, même s’ils attachent beaucoup d’importance à la marque qui doit être connue ». Pour le futur acquéreur, il repartira, coffret en main, contenant une bouteille de Château Fonroque 2009, habillée Cælestis et dédicacée par le directeur de WWF Londres.

Mais à quand une vente à l’enchère parisienne ? Ironie du sort, la fondation WWF du pays des Grands Crus Classés a refusé ce partenariat, affirmant que la vente d’alcool représentait pour eux un sujet trop sensible.

Laure Goy

A noter que le compositeur polonais (et oscarisé) Jan Kaczmarek a signé pour soutenir l’opération un « Cælestis Impromptu » à écouter ci-dessous.