(photo Pierre Martinez)
(photo Pierre Martinez)

Dans un vignoble champenois où les grandes maisons captent bien souvent la lumière, les petites entités indépendantes doivent redoubler d’inventivité, d’audace et de savoir-faire pour tirer leur épingle du jeu. Illustration avec la maison Lemaire Père & Fils, présente à Champagne Tasting.

Dans les allées immaculées du Pavillon Cambon qui accueille aujourd’hui la première édition de Champagne Tasting, les maisons de prestige comme Taittinger, Mumm et tant d’autres attisent bien sûr la curiosité du grand public. Mais il suffit de faire un pas de côté pour découvrir une autre facette de la Champagne, avec des structures certes plus petites, mais qui ne manquent ni d’ambition ni de belles histoires à raconter. C’est le cas de la maison Lemaire Père & Fils. Dans cette propriété installée depuis 1885 à Saint-Thierry dans la Marne, l’activité viticole a longtemps été anecdotique – 250 hectares de culture céréalière, de betterave, de maïs, ont naturellement éclipsé les quelques hectares de vigne qui venaient compléter la polyculture familiale. Ce n’est que depuis deux générations et demi que l’activité viticole s’est véritablement déployée. Elle est portée aujourd’hui par Nicolas Lemaire (voir photo) et son frère Antoine, qui dirigent un vignoble de 14 hectares, lequel représente 100% de leur approvisionnement.

Un ancrage fort à Saint-Thierry

« La première particularité de notre vignoble est d’avoir les trois cépages champenois représentés sur nos 14 hectares, avec une dominante de pinot noir (50%) puis un quart de chardonnay et un quart de pinot meunier », explique Nicolas Lemaire. « Nous avons une position particulière au Nord-Est de Reims, où le pinot noir apporte tout son caractère mais où les chardonnays revêtissent un profil plus tendu, minéral que dans d’autres zones de Champagne. Nous bénéficions aussi d’expositions et de terroirs hétérogènes – sables, craie, argiles. Cette singularité nous permet de signer des vins qui sont axés sur le plaisir avant tout, nous ne cherchons pas à produire des cuvées atypiques mais des champagnes qui se boivent, sur l’équilibre, le fruit, la fraîcheur. Néanmoins nous revendiquons cette notion de cru, ici à Saint-Thierry, l’un des pôles historiques de la Champagne avec son monastère du Vème siècle. » Sur la commune il n’y a que 56 hectares de vignes, dont une trentaine appartenant à Veuve Clicquot. Lemaire vient juste après, avec ses 14 hectares.

Cette notion d’ancrage, d’identité, est fondamentale pour Nicolas Lemaire, qui privilégie également des temps de vieillissement longs (lies, dégorgement) pour arrondir et assouplir ses vins : « je crois énormément au travail éducatif que nous devons faire pour expliquer nos choix, de dosages, d’assemblages, de millésimes… Chaque champagne se prête à un temps de consommation différent, il nous faut juste être humble et faire des vins de qualité ».

Le Japon pour horizon

Et apparemment, ça marche ! Sur les quelque 150 000 bouteilles produites par la propriété, 70% partent à l’export. Vers la Suisse, marché historique, mais surtout vers je Japon, qui depuis une dizaine d’années est devenu un marché dominant. Tout est parti d’une rencontre avec Maurice-Jean Carton, un Français qui travaille en partenariat avec une agence nippone spécialisée dans l’événementiel, et notamment dans les « mariages à la française » (plus de 2000 par an) : Prior Corporation. C’est ce pâtissier de formation qui a impulsé le partenariat exclusif entre Champagne Lemaire et l’opérateur japonais, qui a pris en dix ans une ampleur épatante : « même si le Japon est un grand marché de vin, la consommation de champagne est encore très exclusive, mais nous avons voulu répondre aux attentes fortes des amateurs, en créant une gamme entièrement dédiée à ce pays, ‘La Belle’. L’extra-brut, dont la salinité et le profil tendu se marient bien avec la cuisine japonaise, représente 80% de nos ventes là-bas. Mais il y a aussi de belles pistes à explorer avec le blanc de blancs (100% chardonnay, NDLR). C’est pourquoi nous travaillons, actuellement, sur un projet très ambitieux en prévision des Jeux Olympiques de Tokyo en 2020 : lancer une cuvée spéciale Blanc de Blancs, millésime 2014, issu d’un parcellaire de vignes de 45 ans, fermenté et vieilli en fûts de Champagne-Ardennes. Les 4500 bouteilles numérotées en feront un produit très exclusif – nous défendons une idée de haute-couture, pas de marketing ».

La love story entre Champagne Lemaire et le Japon est un vrai pari, et une histoire au long cours, qui s’accompagne d’un vrai travail de fond sur l’éducation (avec la création d’une Champagne Academy pour former des sommeliers locaux) et un accent fort mis sur l’art de vivre à la française. Mais Nicolas Lemaire n’en néglige pas pour autant sa France natale, puisqu’il s’apprête à lancer de grands travaux de rénovation de sa cuverie et de son hostellerie Le Clos du Mont d’Hor, et fourmille d’autres projets pour la rentrée prochaine – mais nous vous en reparlerons.

Dégustation

Extra-Brut : 50% pinot noir, 35% chardonnay, 15% pinot meunier (3 grammes de dosage). Cette cuvée est un peu devenue la cuvée signature de la maison. Très joli nez de cerise blanche, touche de pèche fraiche et d’abricot, bulle fine, bouche crémeuse, portée par un profil salin, une jolie tension. Finale gourmande. Une jolie entrée en matière, à savourer en apéritif ou sur des huîtres. 23,50 €.

Brut Réserve : même assemblage que l’Extra-Brut, mais 9 grammes de dosage. Notes plus pâtissières, plus fruits rouges, on a de la tartelette aux fraises, des fruits blancs bien mûrs, une sucrosité assez élégante. Bouche onctueuse, très crémeuse. 23,50 €.

Rosé Réserve : même assemblage que le Brut Réserve, avec 13% de vin rouge en plus. Après avoir produit pendant un temps un rosé de saignée, Nicolas Lemare est revenu à un rosé d’assemblage plus accessible, à la robe cristalline et saumonée. framboise, cerise, violette, notes de coing, une certaine vinosité, toujours le crémeux qui est la signature de la maison. Un rosé subtil qui accompagnerait parfaitement un foie gras. 28 €.

Millésimé 2004 : 60% pinot noir, 35% chardonnay, 5% pinot meunier (5 grammes de dosage). Sur un millésime 2004 qui a été à la fois marqué sur la qualité et l’abondance, ce vin se révèle juste à point, prêt à boire. Notes iodées, voire tourbées comme un Islay, des toiches de figue et de datte, une bulle discrète mais une bouche onctueuse, avec des nuances oxydatives, presque Jerez, pâte d’amande, de jolis amers en finale qui évoquent l’écorce d’orange. A déguster sur une cuisine d’automne, de belles ravioles aux champignons. 42,80 €.