Pour le troisième jour de sa 9ème édition, le salon professionnel Découvertes en Vallée du Rhône posait aujourd’hui ses cartons et ses bouteilles à Tain l’Hermitage, pour la mise à l’honneur de plusieurs appellations du Rhône septentrional. Parmi elles, Cornas. Gros plan sur quatre figures, nouvelles ou bien installées.

Enclavée entre Saint-Péray et Saint-Joseph sur la rive droite du Rhône, à quelques encablures de Valence, la petite appellation Cornas (131 hectares en production, 100% rouge, majoritairement sur terroirs granitiques) a longtemps eu la réputation de produire des vins noirs, intenses et charpentés – le nom « Cornas » viendrait lui-même du Celte « Terre brûlée ». Ou du moins, pas parmi les plus fins ou distingués de la Vallée du Rhône Nord. Il est peut-être temps de balayer les vieux clichés. Regardons-y de plus près.

Guillaume Gilles, jeunesse oblige

Arrêtons-nous d’abord chez Guillaume Gilles, 39 ans, l’une des « jeunes pousses » de l’appellation. « Déjà tout gamin, je me voyais vigneron », explique-t-il. « Mon grand-père avait 50 ares de vignes à Cornas, il faisait son propre vin, qu’il mettait en bouteilles. Mon père n’avais pas voulu perpétuer ça… En grandissant je me suis cherché un peu, j’ai envisagé l’œnologie, je me suis un peu égaré à la fac, puis un jour coup de bol à 22 ans, je prends connaissance d’une formation en alternance à Tournon, qui se déroulait chez le vigneron Robert Michel. Cela a été le déclic. Ensuite j’ai fait un peu d’alternance chez Jean-Louis Chave jusqu’en 2007. J’ai beaucoup appris au contact de ces deux vignerons. Entre-temps, j’ai repris le demi-hectare de mon grand-père puis j’ai fait mon premier millésime en propre en 2002. Quand Robert Michel a pris sa retraite, il ma proposé de reprendre ses 2,5 ha. Aujourd’hui je gère 5 ha, dont 3,5 en Cornas (le reste en gamay au début du plateau ardéchois, et des cépages blancs plantés en 2014) ». Pour ce qui est de la philosophie à la vigne comme en bouteille, Guillaume Gilles revendique « ne rien avoir inventé. Quand on a fait ses classes avec Robert Michel et Jean-Louis Chave, il suffit d’observer. Beaucoup de travail à la vigne, le respect des sols, l’attention, un minimum d’intervention… Robert vinifiait en vendanges entières, ce qui permet de donner fraîcheur et équilibre à Cornas, à condition d’avoir de bonnes maturités et de maîtriser la vigueur. On a un terroir principalement granitique mais alcalin, qui donne des acidités basses, bien qu’il y ait aussi des calcaires, ou des argiles à Chaillot. Cela peut donner beaucoup de richesse et d’extravagance aux vins, c’est pourquoi il faut travailler avec délicatesse ».
La gamme de Guillaume Gilles se décline autour d’une toute nouvelle cuvée, Nouvelle R 2015, une syrah tendue et délicate élevée 12 mois en futs de 400 litres (25 €) ; la cuvée Chaillot 2015, née sur un terroir historique de Cornas, superbement équilibrée entre marière opulente et trame calcaire, saisissante – profil sanguin, plein et savoureux (35 €) ; la même cuvée sur le millésime 2014 se révèle plus tendue, avec une aromatique très signée sur la pivoine, une touche de végétal noble ; enfin, la cuvées Les Peyrouses 2015, une syrah en Vin de France produite sur les vignes historiques du grand-père de Guillaume, est un petit plaisir gourmand et juteux (20 €).

Domaine Lionnet, « Less is More »
C’est un peu en catastrophe – en tout cas plus tôt que prévu – que, suite à la maladie de son père Pierre, Corinne Lionnet doit reprendre en 2001 le domaine familial avec son compagnon Ludovic Yzerable (photo ci-dessus). Ce dernier explique : « ma femme a toujours su qu’elle reprendrait le domaine mais on n’était pas tout à fait préparé à tenir les rênes aussi vite, la transition n’a pas été facile, d’autant qu’on a connu des millésimes compliqués, 2002, 2003. C’est vraiment à partir de 2005 que l’on a commencé à prendre nos repères ». A la tête de 4 hectares de vignes dont 3 en appellation Cornas (un peu de blanc à Saint-Joseph pas encore en production), Corinne et Ludovic ont progressivement amorcé un passage à la viticulture bio, certifié depuis 2009. Baisse des rendements, amélioration de la concentration et de la qualité des jus, volonté de tirer le meilleur de leurs six parcelles disséminées sur quatre lieux-dits (Chaillot, Mazards, Combes, Pied la Vigne)… Le couple a pour leitmotiv d’aller au plus simple : « chaque parcelle est vinifiée et élevée séparément (18 mois en barriques et vieux demi-muids) mais nous avons fait le choix de ne pas avoir de cuvée parcellaire, tout est assemblé en une seule cuvée ». Voici donc « Terre Brûlée » 2015, un vin tendre et savoureux, un cornas tout en soie, avec un toucher de tanins remarquable, porté par une jolie trame acide. Une syrah épicée et distinguée comme on les aime (prix indicatif 30 €).
www.domainelionnet.fr

Alain Voge, pour l’Histoire
Véritable institution installée à Cornas depuis plusieurs générations, le domaine Alain Voge se déploie aussi sur Saint-Joseph et Saint-Péray. Alain, qui a rejoint son père dès 1958, a contribué à prendre le virage du bio au début des années 2000, notamment à Saint-Péray. Les vignes de Cornas seront certifiées à partir de 2016, et sont également soumises à des essais en biodynamie. Conduit désormais par Albéric Mazoyer (transfuge de la maison Chapoutier) et son bras droit Lionel Fraisse, le domaine de 13 hectares (dont 7,5 à Cornas) est actuellement à un carrefour de sa déjà longue Histoire, tout en perpétuant le style classique de ses vins qui lui a attiré une base solide d’amateurs. Les Chailles 2015, cuvée « classique » du domaine, est un assemblage de plusieurs lieux, principalement issus de terroirs granitiques en pieds de coteaux, vinification en cuve inox, éraflage, macérations longues, élevage de 18 mois en vieilles barriques. 30 €, c’est une intéressante entrée en matière. Mais c’est sur la cuvée « Vieilles Vignes » que s’exprime vraiment le style du domaine. Une sélection des 4 ou 5 meilleures parcelles de vieux granits, avec des vignes de 60-70 ns,un peu de vendange entière, 20 mois d’élevage… Le 2014 est assez dense et longiligne, sur la finesse, alors que le 2015 s’exprime davantage sur un registre solaire, plein, charnu (45 €).
www.alain-voge.com

Pierre Clape, sans grand discours
Impossible de parler Cornas sans faire escale chez Clape. Mains de vignerons et mots parcimonieux, cette figure de l’appellation (5,5 ha de vignes sur terroirs granitiques) n’a plus rien à prouver, il est une référence de l’appellation. Et pourtant il est bien là, derrière son stand, à faire déguster ses derniers millésimes. Pourquoi s’en priver ? Sa cuvée Renaissance 2015 (30 €), issue de jeunes vignes de 12 à 25 ans, élevée 23 mois en foudres (« les élevages en foudres de 1000 litres me permettent une évolution plus lente, une oxydation plus ménagée, ça équilibre le fruit et la structure, ça donne de l’arrondi aux vins »), est une superbe entrée en matière, délicate, fleurie, subtilement poivrée. Mais pour bien découvrir Clape, il faut mettre le nez dans sa cuvée Cornas 2015, encore toute jeune certes et toujours en cours d’élevage (25 mois en foudre), issue de vignes de 40 à 80 en moyenne, certaines centenaires… C’est toute la signature du vigneron qui est là : on est en présence d’un vrai vin fin, délicat, des tanins fermes mais soyeux. Comme un vieux vin qui rajeunirait – le « Benjamin Button » du Cornas, en quelque sorte. A 80-90 € la bouteille, le voyage se mérite, mais quel voyage…