Pour le dernier numéro de « Terre de Vins » (actuellement dans les kiosques), Olivier Bernard, président de l’Union des Grands Crus de Bordeaux et gérant du domaine de Chevalier, Cru Classé de Graves, s’est allngé « sur le divin ». Retrouvez ici son entretien en intégralité.

Président de l’Union des grands crus de Bordeaux depuis six ans, Olivier Bernard est par ailleurs directeur du groupe Bernard, groupe qui réalise un chiffre d’affaire de 100 millions d’euros environ, emploie 250 salariés et rassemble plusieurs activités : les alcools, activité historique créée par son grand-père dès 1928, le Domaine de Chevalier, acheté par le groupe en 1983, date de la création de Millésima, site internet qui a su conquérir une trentaine de pays mais aussi ouvrir des boutiques à New York et Saint-Tropez. Si le grand père d’Olivier, originaire de Lille (Nord) a ancré l’affaire familiale à Bordeaux, la « tribu » Bernard et Olivier en particulier ont su développer ce groupe qui rassemble aujourd’hui plus de 300 actionnaires familiaux. Gérant du Domaine de Chevalier, cru classé de graves, Olivier Bernard a fait passer le foncier familial de 18 à 200 hectares en trois décennies. En plus de 60 hectares de rouge et 7 de blanc à Chevalier, Olivier Bernard exploite le Domaine de la Solitude, le Domaine Lespault-Martillac, a pris une participation dans château Guiraud (100 hectares à Sauternes) et a lancé avec succès Clos des Lunes, un blanc sec issu des terroirs de Sauternes. Président de la célèbre Union des grands crus, Olivier Bernard, vigneron reconnu, est apprécié pour son œil avisé, son humanisme, sa capacité à rassembler et sa connaissance parfaite du vignoble bordelais et des hommes qui le constituent. Né en 1960, marié à Anne, il est le père d’Adrien, 33 ans, directeur commercial au Domaine de Chevalier, et Hugo, 31 ans, responsable de production au clos des Lunes. Vice- chancelier de l’Académie du vin de Bordeaux, il fut également président de l’Union des crus classés de graves et reste membre du bureau du Syndicat viticole de pessac-léognan et membre de l’Académie du vin de France. A une année de la fin de son mandat de président, Olivier Bernard s’est allongé sur le divan. Un verre de côte-rotie en main (Domaine Pichon, 2015), il nous fait partager son regard sur Bordeaux. En totale liberté.

Tu incarnes à Bordeaux le statut d’un propriétaire de grand cru éminemment vigneron. Alors, dirigeant d’entreprise ou vigneron avant tout ?
J’ai envie de rajouter une troisième casquette : amateur de vin car je suis un passionné de vin. J’ai donné ma vie au vin. Quand on donne, on donne sans compter et on reçoit beaucoup. Grâce au vin, j’ai reçu énormément de choses. Je suis connu, un peu, dans mon monde professionnel, mais au niveau des grands amateurs dans le monde, je suis connu comme un vrai amateur. J’ai eu la chance toute ma vie d’être invité à des dégustations de dingue. J’aime ouvrir des bouteilles. Il n’y a pas d’Olivier gestionnaire ou amateur. C’est le même homme qui avance dans le temps.

Tu vis au domaine, ce que peu de propriétaires font à Bordeaux dans la galaxie des crus classés. C’est un choix délibéré ?

Ma vie professionnelle et familiale passe au robot mixeur tous les matins. Tout est mélangé sur un même site qui s’appelle le Domaine de Chevalier. Sans doute que ma famille en a quelque part un peu souffert mais elle a partagé. J’ai entendu ma femme me dire plusieurs fois « stop, c’est trop ». Elle a accepté que Chevalier prenne une part très importante dans notre vie. Beaucoup de compromis ont été faits. On reçoit 15 000 personnes par an dont 5000 en repas. Anne pourrait avoir de bonnes raisons de râler.

Quelle feuille de route t’a confié la famille Bernard et quelles sont tes marges de manœuvre dans ce groupe, aussi familial soit-il ?

Quand on a une activité comme celle-là, on a des droits et des devoirs par rapport à ses actionnaires. On doit rémunérer le capital donc verser des dividendes. On ne peut pas se permettre de tout réinvestir ou de geler trois années de suite. En tant que gestionnaire, j’ai une obligation de résultats par rapport à la famille. Après, quand on me confie un talent, j’essaie de le faire fructifier. On m’a confié 18 hectares en 1983. J’en ai 200 aujourd’hui. J’en rendrai sûrement beaucoup plus. J’ai un devoir de croissance. C’est un devoir mais c’est aussi quelque chose qui m’excite. Quand on passe de 6 salariés en 1983 à 70 aujourd’hui, c’est génial pour tout le monde. Il y a de quoi faire bouger les lignes.

Dans les cérémonies, il t’arrive souvent de rendre hommage aux femmes, et à la tienne en particulier, Anne. Elle joue un rôle important ?

Notre monde est trop un monde d’hommes. Avec le temps, je me suis rendu compte que les grands hommes avaient des femmes qui les soutenaient. Anne a toujours été à mes côtés. On a partagé notre vie à Chevalier.

Cela fait six ans que tu présides l’Union des grands crus de Bordeaux. Tu connais désormais de l’intérieur tous les membres de la famille des grands crus. Ton regard de l’intérieur ?
L’Union des Grands crus est un patrimoine créé en 1973 pour devenir LA force de promotion des grands vins dans le monde. Personne dans le monde ne fait la moitié de ce qu’on fait. Nos membres sont présents. Mais ce patrimoine est fragile, comme les plus beau des édifices.Nous avons trois sujets majeurs : les primeurs, les livrables et les consommateurs. Notre week-end des Grands crus va ainsi rejoindre Bordeaux Fête le vin pour la première fois en juin. Alain Juppé a lancé Bordeaux Fête le vin sans l’appui des grands crus. Il est temps que les grands crus rejoignent Bordeaux Fête le vin.

Quelles faiblesses menace l’union ? L’individualisme de certains ?
La faiblesse, c’est individuel/collectif. La grande marque se veut individuelle, elle veut se détacher, elle veut être unique. Pourtant, l’Union c’est du collectif. Mon rôle est de m’assurer que l’action soit collective mais qu’elle emmène aussi des individuels. Moi, à Chevalier, je ne fais pas tout en collectif. Si on tire l’union vers le bas, de grands ténors vont sortir et d’autres suivront. La fragilité de l’Union repose sur ses locomotives, sur son très haut de gamme. La question des primeurs illustre bien ça. Comment maintenir une unité alors que certains, de plus en plus nombreux, veulent jouer à la propriété ? Certains crus jouent individuel dans une partie collective. Il faut se regarder dans le miroir tous les matins. Tu ne peux pas dire « je vais profiter du système.»

Ces vins qui se dégustent uniquement à la propriété, c’est le bazar, non ? A qui penses-tu ?
Demain, si 50 châteaux font déguster chez eux, le système va s’arrêter. Fin de partie ! Donc il y a des limites à tout ça. Aujourd’hui, un certain nombre de crus qui ne présentent pas à l’Union et ne sont pas dégustés. Ils jouent individuels dans une partie collective. Ils ont des droits et des devoirs. Qu’ils se regardent bien. Qu’ils se regardent dans la glace tous les matins. Mais sur le millésime 2017, tu verras qu’il n’y a jamais eu autant de crus qu’à déguster à l’Union. Attention : je ne suis pas en guerre avec les individuels. En tant que président de l’Union, je dois seulement améliorer notre offre collective pour que les individuels reviennent. Dans l’intérêt de tous ceux qui viennent à Bordeaux, ma question est : qu’est-ce que je peut faire pour que demain on soit encore meilleurs ?

Qui va te succéder à la présidence de l’Union des grands crus en 2019 ?
J’ai un garçon qui depuis deux ans s’est motivé à mes côtés. Depuis un an, je lui parle de prendre la suite : Ronan Laborde, propriétaire du château Clinet à Pomerol. C’est un garçon super. Mon rôle est de former un successeur et de le présenter. C’est le Conseil d’administration de l’Union des grands crus qui votera. Si je lui présente un gars bien et qui a deux ans de formation, eh bien tant mieux. J’ai donné six ans de ma vie et je les ai vraiment donnés, à fond les ballons, sans compter. C’est beaucoup, six ans.

La lutte pour une viticulture plus propre est engagée. Que penses-tu du chemin qui est pris aujourd’hui ?
Sur les 196 hectares de Chevalier, 55 sont en biodynamie et 140 sont depuis l’an passé 100% sans CMR (cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques). Il n’y’ plus une cellule de synthèse aujourd’hui à Chevalier. Ce n’est pas pour ça qu’on est certifié bio. Nos 200 hectares sont soit en biodynamie, soit en bio. Je ne cherche pas à communiquer là-dessus. Et je m’aperçois qu’un grand nombre de membres de l’Union des grands crus on avancé sur ce sujet. Bordeaux a été mis dans le viseur par des Elise Lucet et compagnie. Miraculeusement, plein de régions ont été épargnées. Mais finalement, Bordeaux a avancé beaucoup plus vite. Par exemple, la règle est que toutes les propriétés aient signé un protocole environnemental à Saint-Emilion. Pessac-Léognan est également en route ! Il faut qu’on aille plus loin que ce que dit l’interprofession. Pour un gars qui est en bordeaux, c’est couteux de passer en bio. Un grand cru qui passe en bio, c’est supportable dans ses prix de revient.

Un mot sur l’émission Cash Impact d’Elise Lucet ? (lire notre édito) Cela te fait-il bondir ?
Bordeaux n’est pas à montrer du doigt comme elle le fait. Quand je goûte un verre de vin, j’essaie de trouver ses qualités, pas ses défauts. C’est une différence d’appréciation. On pourrait aussi encourager tout ce qui a été fait. Cela se retournera contre elle.

Quels sont les autres grands défis de Bordeaux ?
La marque Bordeaux est intimement liée à la ville. Le vin est lié à sa ville. La ville a fait un boulot formidable depuis vingt ans. Je produis des vins qui sont sous l’appellation Bordeaux. Je suis fier de ça. Cette marque Bordeaux a été dépoussiérée. En tant que président de l’Union, on travaille sous la marque « Bordeaux signatures ». Il faut que Bordeaux soit au vin de Bordeaux ce que Paris soit à la mode. Domaine de Chevalier doit oser et avoir le droit de mettre bordeaux devant sur l’étiquette, avec Pessac-Léognan.

En clair, utiliser Bordeaux comme le fait légalement l’appellation « bordeaux-bordeaux supérieur » ?
Si le sommet de la pyramide porte bordeaux, tant mieux ! C’est un travail de toute la filière. J’aimerais que Bordeaux s’approprie cette idée, que Bordeaux soit la signature de l’ensemble des vins de Bordeaux. J’ose le rendre public mais c’est un joli sujet pour la filière : approprions nous cette marque bordeaux. On a un maire formidable. Il n’y a pas que des choses positives mais il a fait le job. Il est reconnu et respecté. Si bordeaux vin et bordeaux ville emmènent tout le monde, voilà un joli sujet. On a tous des droits et des devoirs par rapport à Bordeaux. Pourquoi Dior met Paris, parce que Dior a envie de mettre Paris. Il faut qu’on ait tous envie de mettre Bordeaux.

Tu as lancé Clos des Lunes en investissant en Sauternais mais en faisant un blanc sec en appellation bordeaux, donc sans faire du sauternes. Certains critiquent cette initiative. Tu ne regrettes rien ?
Elle n’a pas été bien comprise des Sauternais mais tous les grands sauternes font du sec depuis toujours ! Ces grandissimes terroirs de sauternes, avec des sémillons, pourquoi ne leur donnerait-on pas une autre chance ? C’est la révolution que j’ai amenée. Avec Clos des Lunes, le premier millésime fut le 2011. Aujourd’hui, avec quelques années de recul, on est à fond . On a produit 20 000 bouteilles en 2011, 300 000 en 2016 ! C’est une succes story incroyable ! J’ai montré que les vignobles de Clos des Lunes sont remarquablement bien entretenus. J’ai planté, complanté, il y a zéro désherbant, zéro produit chimique. Les détracteurs ont le droit de continuer à détruire mais ils doivent reconnaitre que le job est fait et qu’on a sauvé des vignobles. En 2006 on a acheté Guiraud qui fait 110 hectares et 60 à Clos des Lunes. J’ai investi depuis 2006 170 hectares à Sauternes. Qui a fait le même chose ? J’ai fait le job.

Olivier Bernard dans dix ans ?
J’ai eu 58 ans le 8 mars, journée de la femme. Olivier Bernard a encore faim, il a soif, il a encore plein de choses à faire. Il a beaucoup grossi… Il a de quoi occuper ses équipes, garder son énergie, peut être en prenant un peu plus de recul mais est au cœur du métier pour un petit moment. Oliviier Bernard a encore l’œil vif. Avec ses 70 personnes, il est encore plus solide. Depuis 1983, on est passé de 18 hectares à 190 mais toutes mes vignes sont à moins de 30 minutes de ma chambre. J’aime sentir mes grands vins.

Ta très grande émotion autour un vin ?
J’en ai eu tellement ! Il y a quelqu’un que j’aime beaucoup qui s’appelle Michael Broadbent. Je connais beaucoup de gens qui, lorsqu’ils ont donné une grande période de leur vie au vin, se lassent. Lui, son regard s’illumine. Il a un vrai plaisir. Je crois, moi aussi, être attaché à ce sourire, à cette émotion. Ce très joli côte-rotie que nous buvons m’émeut, même si avec quelques années il m’émeuvrait encore plus. Il est capable d’aller plus loin. Je suis très sensible à ce rapport avec le vin.

Qu’est ce qui te révolte profondément?
France, pays de liberté, fraternité et égalité. Quand France tu mets les 35 heures en route, où est la liberté ? Des gens ont besoin d’éduquer leurs enfants, de se payer leur maison. Pourquoi niveler par le bas ? Pourquoi obliger les gens à travailler 35 heures ? Les jeunes, l’été, ils veulent e payer leurs vacances et veulent travailler plus ! Pourquoi ne pas leur laisser la liberté ? Nous ne sommes pas tous égaux devant la retraite. Des gens en ont ras le bol à 58 ans et sont en capacité physique moyenne. D’autres à 65 ans sont en pleine forme ! Adaptons nous.

Qu’est ce qui t’emporte ou te réjouit ?
Ce qui me guide c’est que le plus beau vin de ma vie est celui que je ferai demain. Ça me fait avancer. Tous les jours on a des courriers qui viennent de l’autre bout de la terre et qui nous disent merci.
Aussi, j’ai une petite fille née il y a deux ans. Cette petite fille me réjouit. Quand elle arrive à Chevalier, c’est la reine. Plus tard, j’essaierai de lui apprendre la terre et certaines valeurs.

Un acte audacieux ?
J’ai envie de passer un message aux jeunes, c’est osons ! Récemment, nous sommes allés à Céret (Pyrénées-Orientales) chez Diam. Nous allons passer Chevalier rouge 2016 sur Diam. Ça il faut oser. J’ose. Beaucoup de gens disent « c’est trop tôt ». Moi, j’ai 10 ans de recul. Avec le recul, le résultat est toujours le même : c’est toujours Diam qui gagne. Je veux donc arrêter de mettre des bouchons à risque pour mes clients. J’aime qu’ils soient contents avec une bouteille de Chevalier. Donc je choisi Diam.
Un mot sur ton engagement au service des autres… avec cette association de l’Abbé Jean Vincent.
C’est une association baptisée du nom du père fondateur sur un terrain mitoyen du Domaine de Chevalier. Il a commencé avec des planches en bois. Il voulait accueillir les plus démunis, particulièrement ceux qui ne sont pas pris ailleurs. On va très loin dans l’accueil de ces grands précaires. A Léognan (33), ce ne sont que des hommes. Ils ont passé 10 ou 20 ans dans la rue et sont désociabilisés. On va leur redonner une dignité, une vie en communauté. Pour financer ça, je fais des concerts à Chevalier, pour aller chercher des sous. Quand j’y suis, je suis très heureux d’y être. Je suis très heureux de donner mon temps.

Que boira-t-on le jour de tes obsèques ?
Un petit clin d’œil : le jour de l’enterrement d’Anthony Perrin (château Carbonnieux), sa femme et es enfants m’ont demandé si je pouvais donner la communion avec le prêtre. Le prêtre m’a proposé de communier avec lui. Dans la coupe, je savais qu’il y avait du Carbonnieux. Quand j’ai communié au calice, j’ai eu un sourire intérieur et j’ai regardé Miclo (Marie Claude Perrin) d’un sourire entendu. Pour mes obsèques, j’espère qu’on boira des grandes bouteilles. Cela permet à tout le monde de communier : quand 100 personnes boivent du vin de10 bouteilles différentes ça n’a pas le même poids que lorsque 100 personnes boivent le vin d’une même impériale. J’aime bien les grandes bouteilles…

Lire la saga sur la famille Bernard parue dans « Terre de Vins » n°21 (janvier-février 2018). Numéros accessibles ici.