Dans son éditorial du nouveau « Terre de Vins » (cette semaine dans les kiosques), Rodolphe Wartel, directeur du magazine, adresse une « Lettre à Élise » – la journaliste Élise Lucet – suite à la diffusion de l’émission « Cash Impact » sur les pesticides dans la filière viti-vinicole. Retrouvez ici le texte en intégralité.

« Chère Élise Lucet,

Vous avez commis, le 26 février dernier, un nouvel épisode de votre émission « Cash Investigation », intitulé « Cash impact ». Comme vous le faites avec les chefs d’entreprise et les grands patrons, que vous pourchassez sans cesse, j’ai tenté moi aussi de vous joindre, à huit reprises, sur votre téléphone portable ou auprès de votre assistante. Mais comme ceux que vous vilipendez, vous adoptez la même attitude : celle du silence. J’avais pourtant quelques questions à vous poser. Vos réponses auraient vivement intéressé les amateurs de vin, les amoureux des paysages viticoles ou les journalistes soucieux d’équilibre et de responsabilité.

Parmi celles-ci : 1. pourquoi instruire systématiquement ces dossiers à charge au préjudice d’une profession – celle de vigneron – et d’une filière qui rassemblent quelque 558 000 emplois en France ? 2. Comment à ce point vous exonérer des responsabilités que vous confère votre carte de presse ? 3. Pourquoi, enfin, concentrer ces attaques sur le vignoble bordelais ?

1. Après un reportage le 2 février 2016 qui a secoué la filière – attribuons-lui le mérite d’avoir provoqué un électrochoc – votre second épisode récemment diffusé n’apporte rien de nouveau mais stigmatise et remue injustement la lame dans la plaie. Vous avez choisi l’angle de la terreur et du sensationnalisme au mépris d’analyses scientifiques sur un sujet hautement sensible de santé publique. L’Afis, Association française pour l’information scientifique, a d’ailleurs démonté point par point toutes vos allégations (vous trouverez ce rapport facilement sur internet). Mises bout à bout, elles démontrent que vos pratiques desservent la science, la santé publique et l’information et me font m’interroger sur le fondement même de ce reportage. Les pourcentages évoqués, les analyses de cheveux des enfants ou encore les classifications toxicologiques, sont toutes sujettes à contestation.

2. « Le poids des mots, le choc des vidéos. » Voilà la « baseline » qui pourrait caractériser la signature éditoriale de « Cash impact ». « Danger », « stupéfiés », « silence », les mots, définitifs, se succèdent et viennent enrichir un climat anxiogène construit par la production. Comment, enfin, accepter que des images d’archives datant de deux années soient ainsi réutilisées sans qu’aucune mention n’apparaisse ? Les cadrages sur les « cosmonautes », ces ouvriers enveloppés dans les combinaisons protectrices ou les images avec les enfants et leurs parents avaient déjà été diffusées lors du premier épisode en 2016. Pourquoi les réutiliser sans en faire mention si ce n’est pour entretenir ce climat de terreur ? Vos sources, enfin, dont la fiabilité ne devrait être mise en cause dans la réalisation d’un sujet aussi grave, révèlent au fil des minutes toute leur fragilité…

3. Partout, dans toutes les appellations, des initiatives vertueuses sont engagées afin de limiter les pesticides. Les ventes d’herbicides ont baissé de 35% entre 2014 et 2016 et la Chambre d’agriculture de la Gironde n’a de cesse de prodiguer les bonnes pratiques. À Saint-Émilion, un nouveau cahier des charges, drastique, protégeant l’environnement se met en place. En Médoc, à Sauternes ou Pessac-Léognan, des investissements lourds sont engagés en faveur de la recherche pour produire plus propre. Parmi les grands crus classés, chaque bimestre un nouveau château annonce sa conversion en bio ou biodynamie. Pourquoi, au fond, avoir omis autant de vérités ?

« La vérité, c’est de chercher toujours la vérité », disait Romain Rolland. Or, tel un procureur, vous avez fait comparaître devant votre caméra idéologiste Allan Sichel, président du Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux. Une heure d’entretien pour n’en retenir que quelques secondes caricaturales, fruit d’un montage implacable. Qui êtes-vous donc Élise Lucet pour déformer publiquement l’image d’un homme dont l’honnêteté ne peut être mise en cause et qui a été élu pour rassembler une famille tout entière? Ne l’oubliez pas : les propriétaires viticoles et leurs salariés sont les premiers exposés au risque des pesticides. Vous les montrez pourtant du doigt sans jamais prendre soin d’observer toutes les avancées accomplies au cours des deux dernières années. Ils méritaient mieux qu’un procès public, doctrinaire et manichéen.

Confraternellement
Rodolphe Wartel