(photo  Cottereau Fabien - Sud-Ouest)
(photo Cottereau Fabien - Sud-Ouest)

Hier soir, deux ans après une première émission de « Cash Investigation » sur France 2 qui avait braqué le projecteur sur l’utilisation des pesticides dans le vignoble français (en particulier à Bordeaux), les équipes d’Élise Lucet ont remis le couvert avec un « Cash Impact » de nouveau consacré au sujet.

Il y a deux ans, l’émission « Cash Investigation » avait déjà secoué le monde du vin en mettant en lumière l’ampleur de la consommation des pesticides dans le vignoble français. Comme le rappellent nos confrères de Sud-Ouest ce matin, « le premier reportage avait eu l’effet d’un électrochoc Le Conseil Interprofessionnel des vins de Bordeaux (CIVB), avait alors fait de la sortie des pesticides une priorité. Il est vrai que le vignoble bordelais qui représente 3% des surfaces agricoles en France consommait à l’époque 20% des pesticides écoulés en France. » Depuis la diffusion de la première émission, « Terre de Vins » a pu constater au fil des mois la façon dont l’interprofession des vins de Bordeaux a empoigné le sujet, tout en mesurant le chemin à parcourir.

La deuxième lame, diffusée hier soir dans « Cash Impact » sur France 2, a comme on pouvait s’y attendre, remis de l’huile sur le feu. « Les pesticides seraient responsables de la mort de 200 000 personnes par an dans le monde, selon un rapport des Nations unies. En France, les pesticides sont utilisés massivement dans l’agriculture. Il s’en est vendu 68 000 tonnes en 2016, rien que sur le territoire ! Autant qu’il y a trois ans », annoncent les équipes d’Élise Lucet en préambule.

L’émission est disponible en REPLAY en suivant ce lien.

Ce n’est pas vraiment une surprise, le vignoble bordelais est en première ligne au banc des accusés de l’émission – même si l’enquête s’aventure aussi en Bourgogne. Une séquence en particulier met face-à-face Allan Sichel et Élise Lucet, qui présente au président du CIVB des documents attestant de la présence de résidus de produits phytosanitaires illégaux dans des analyses réalisées dans le vignoble bordelais. D’autres passages de l’émission se déroulent dans le Médoc, à proximité des écoles qui sont directement exposées aux épandages dans les vignes.

Face à l’image du vignoble bordelais véhiculée par ce numéro de « Cash Impact », le CIVB n’a pas tardé à préparer sa riposte et a publié dans la foulée un communiqué titré : « Cash Impact ne tient pas sa promesse : où est le bilan objectif 2 ans après Cash Investigation ? » En voici les grandes lignes.

– Cash Impact aurait pu dire que des molécules de produits interdits depuis plus de 10 ans peuvent encore laisser des traces dans l’environnement, c’est pour cela qu’ils ont été interdits
− Cash Impact aurait pu révéler que le Diuron, bien qu’interdit depuis 10 ans en agriculture, est toujours autorisé pour d’autres usages, notamment le bâtiment (peintures et anti mousses de façades)
− Cash Impact ne devrait pas laisser croire, sans preuves, que des viticulteurs fraudent en achetant à l’étranger des produits interdits en France
− Comme Allan Sichel s’y était engagé lors de son interview avec Élise Lucet, le CIVB a investigué : Il est en mesure de révéler aujourd’hui que toutes les parcelles de vigne situées à proximité des écoles mentionnées dans Cash Impact, c’est-à-dire Listrac, Arcins et Pauillac sont aujourd’hui traitées avec des produits homologués en bio ce qui atteste donc de contaminations anciennes pas nécessairement agricoles
− Cash Impact aurait pu souligner la division par deux des ventes de pesticides classés CMR en Gironde entre 2014 et 2016 : 850 tonnes en 2016 contre 1 800 tonnes en 2014, soit – 55 % en trois ans
(Source DRAAF Nouvelle Aquitaine)
− Cash Impact aurait pu parler de la baisse de 35% des ventes d’herbicides en Gironde entre 2014 et 2016 (Source DRAAF Nouvelle Aquitaine)
− Cash Impact aurait pu montrer les vignes arrachées près de sites sensibles (écoles, crèches…)
− Cash Impact aurait pu donner le chiffre de 1,3 km de haies protectrices, plantées depuis 2014 près des
sites sensibles de la seule AOC Blaye Côtes de Bordeaux
− Cash Impact aurait pu souligner que 745 sites sensibles font l’objet d’une information spécifique et que 903 viticulteurs sont désormais alertés chaque année à la nécessaire vigilance qu’ils doivent avoir vis-à- vis de leurs voisins
− Cash Impact aurait pu rappeler que la Gironde est le premier département de France en tonnage pour les pesticides agréés en agriculture biologique. Ils représentent d’ailleurs plus de 35 % du tonnage total des pesticides utilisés à Bordeaux, en augmentation de 30% par rapport à 2015 (Source DRAAF Nouvelle Aquitaine)
− Cash Impact aurait pu ainsi expliquer qu’un grand nombre de viticulteurs de Gironde utilisent des pesticides certifiés bio, même s’ils ne font pas partie des 7% du vignoble en agriculture biologique
− Cash Impact aurait pu parler du travail des professionnels bordelais pour obtenir la ré-homologation du cuivre et de la bouillie bordelaise tellement indispensables à la viticulture bio et à la viticulture conventionnelle
− Cash Impact aurait pu souligner l’action de la filière dans la recherche et les évolutions règlementaires pour l’obtention de cépages naturellement résistants qui permettent de diminuer de 80% le nombre de traitements par an
− Cash Impact aurait pu mentionner que plus de 60% des entreprises de la filière viti-vinicole bordelaise sont maintenant engagées dans une certification environnementale
− Cash Impact aurait pu interpeller les firmes agrochimiques sur l’insuffisance de leurs investissements pour l’obtention de solutions alternatives du type « bio contrôle »
− Cash Impact aurait pu s’interroger sur la façon dont les firmes agrochimiques se dégagent de leurs responsabilités sur le dos de leurs clients agriculteurs et viticulteurs. Elles tiennent un double discours qui promeut le tout chimique et dans le même temps imposent des consignes de sécurité irréalistes avec le port d’équipements de protection individuels, tout en sachant qu’ils sont insupportables sous la chaleur de juillet

Le sujet des pesticides mérite d’être traité avec rigueur et justesse sans aucun sensationnalisme.
Il n’y a pas d’omerta à Bordeaux.
Les professionnels des vins de Bordeaux souhaitent que le Ministère de l’Agriculture accompagne les viticulteurs dans un plan de sortie des pesticides, d’ailleurs proposé dans le plan filière remis à Monsieur Stéphane Travert le 29 janvier 2018.
Enfin, les professionnels des vins de Bordeaux interpellent les firmes agrochimiques et attendent qu’elles proposent des solutions alternatives sans impact sur la santé des viticulteurs, des ouvriers agricoles et des riverains.
Les femmes et les hommes du vin de Bordeaux, les vignerons, les négociants, leurs salariés, tous ceux qui travaillent pour cette filière, déjà pleinement engagés dans la transition écologique, sont fiers d’être les artisans du changement qu’ils mettent en œuvre avec volontarisme.
Bordeaux a pris un virage historique.

De son côté, Bernard Artigue, Président de la Chambre d’Agriculture de la Gironde, a également tenu à réagir au contenu de « Cash Impact » : « je m’étonne que l’émission n’ait pas présentée le travail réalisé dans le bordelais. Comme la Chambre d’Agriculture de l’Yonne en Bourgogne, la Chambre d’agriculture de la Gironde est fortement mobilisée dans la réduction de l’utilisation des pesticides et de tous les intrants. C’est la force du réseau des Chambres d’agriculture qui sont toutes impliquées dans cette démarche.Les techniciens et ingénieurs des Chambres d’Agriculture accompagnement les viticulteurs pour proposer des programmes de traitements sans produits CMR quand c’est possible, l’utilisation des produits de bio-contrôle, l’accompagnement vers la viticulture biologique, l’abandon du désherbage chimique (en plein) et le développement du « zéro herbicide », l’utilisation des engrais verts et des couverts végétaux, mais également le réglage des pulvérisateurs… »

On le voit, du côté des médias, des consommateurs comme des interprofessions, la question des pesticides dans la filière vin reste un sujet extrêmement sensible, auquel la rédaction de « Terre de Vins » est toujours attentive. Nous y reviendrons très rapidement, avec le souci de donner la parole à tous les protagonistes, sans manichéisme.