Mercredi 22 Avril 2026
Krug ©DR
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22.04.2026
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Obtenir chaque année l’expression la plus généreuse de la Champagne quels que soient les aléas climatiques, c’est le rêve fou formulé par Joseph Krug et perpétué par la plus familiale des maisons du groupe LVMH. Un héritage de rigueur et d'émotion que Manuel Reman, aux commandes depuis 2022, déploie désormais vers de nouveaux horizons. Un peu d'histoire avant de venir découvrir la Masterclass « L’empreinte du temps sur l'expression de Krug », lors de Champagne Tasting 2026.
L’histoire est palpitante. Il faut écouter Olivier Krug, actuel directeur la raconter. Joseph Krug naît en 1800 à Mayence : « une ville catholique, plutôt francophile, assez opposée à Wiesbaden, davantage protestante et germanique ». Son père est boucher et il a neuf frères et sœurs. Il part à Paris où il fait la connaissance de l’importateur du champagne Jacquesson. À l’époque, il s’agit en volume de la plus importante maison, la plus industrielle aussi. « Joseph se rend à Châlons où il est accueilli par Memmie, le fondateur, qui trouve formidable d’embaucher en 1834 ce jeune Allemand, parlant plusieurs langues et qui va garder les comptes pendant que son fils Adolphe développera les affaires. » À la suite d’un séjour à Londres, Joseph et Adolphe épousent les deux filles de leur hôtelier, d’où la conversion de Joseph au protestantisme.
Alors qu’il a déjà 42 ans, Joseph abandonne cette très belle situation pour lancer sa marque à Reims. Son épouse tente de le dissuader mais Joseph poursuit un rêve : « Produire un champagne qui n’existe pas. » Il couche cette vision à l’intérieur d’un carnet dont voici les premières lignes : « On ne peut pas obtenir de bons vins sans y employer de bons éléments et de vins de bons crus. On a pu obtenir l’apparence de bonnes cuvées en employant des éléments et des crus moyens ou même médiocres ; mais ce sont des exceptions sur lesquelles il ne faut jamais compter. »
Joseph prend ainsi le contre-pied de la méthode commune d’élaboration du brut sans année, qui permettrait par l’assemblage de maquiller les défauts de certains vins. Au contraire, en donnant cette importance à la qualité de chaque élément, il pose les bases du respect des individualités qui restera au cœur de la philosophie de la maison, et qui explique qu’elle vinifie aujourd’hui encore l’ensemble de ses vins dans des petits fûts, à la parcelle. Il indique aussi qu’en principe « une bonne maison ne devrait élaborer que deux cuvées », une cuvée n° 1, ancêtre de la Grande Cuvée, mêlant différents millésimes, axée sur l’amplitude, et, si l’année le mérite, une cuvée n°2, millésimée, axée sur la précision. Un refus de la dispersion dont Krug n’a jamais dévié.
À la mort de Joseph en 1866, son fils Paul prend la relève. « Il fait exploser le business, la maison vendra à certains moments davantage de bouteilles qu’aujourd’hui ! » Parmi ses dix enfants, il choisit Joseph pour lui succéder. « En 1893, Paul pour le former l’envoie faire un grand voyage. Joseph s’embarque à Marseille, par le canal de Suez rejoint l’Inde britannique, puis Singapour où il prend le train pour traverser la jungle du royaume de Siam. Il arrive à Bangkok à l’hôtel oriental d’où il écrit : "enfin l’électricité, l’eau chaude et du Krug sur la carte !" Il réalise là-bas des aquarelles magnifiques. »
La guerre de 1914 éclate. Joseph mobilisé est fait prisonnier. Il côtoie dans un camp des officiers russes dont il apprend la langue et à qui il donne des cours d’œnologie. Il envoie à son épouse Jeanne les partitions retranscrites de la musique qu’il entend. C’est elle qui pendant ce temps maintient la production de la maison sous les bombes. Infirmière de la Croix rouge, elle ouvre ses caves aux réfugiés. En 1919, elle aide la pédiatre Marie-Louise Lefort dans la construction d’un hôpital pour enfants à Reims, financé grâce à une levée de fonds aux États-Unis avant de s’engager dans la résistance pendant la Seconde Guerre, où elle sera arrêtée à deux reprises.
En 1959, c’est à nouveau un Paul qui s’assoit aux commandes à un moment où la marque est « prise en étau, entre d’un côté la démocratisation du champagne, avec des maisons moins chères, prenant plus de place, et de l’autre l’émergence des cuvées de prestige, qui brillent davantage et s’adressent à une population de nouveaux riches. Mon grand-père a préféré rester en dehors. » La clientèle de Krug se resserre alors aux connaisseurs. « Dans le même temps, Paul choisit de ne rien changer en voyant l’œnologie moderne arriver, parce que cela signifierait ne plus respecter le style Krug. Il conserve donc la vinification sous bois. Il innove en revanche sur la conservation des réserves où il sera l’un des premiers à utiliser des cuves en inox, l’idée étant que les réserves ne sont pas là pour apporter un goût de vieux. » Sur le plan commercial, sans faire de cuvée de prestige, il faut donc parvenir à vendre ces bouteilles au prix qui correspond à ce travail, quitte à devenir le plus cher des champagnes.

Le rachat dans les années 1970 par les cognacs Rémy Martin (qui fusionneront avec Cointreau en 1991) facilitent cette ambition, de même que plus tard, en 1999, le passage dans le giron de LVMH. « Cela n’a rien changé à la direction familiale. Je suis aujourd’hui la deuxième génération à diriger la maison sans en être propriétaire et le lien n’en est que plus viscéral » confie Olivier. Krug commence alors à disposer d’un vrai réseau de distribution. En Italie où officie Henri, le père d’Olivier, la marque explose. « Pourquoi ? Parce que c’était un marché qui n’avait pas de préjugé sur la marque. Et l’histoire va se répéter vingt-cinq ans plus tard lorsque j’irai au Japon. » En France, Rémi, le frère d’Henri, va à la rencontre des jeunes chefs les plus prometteurs, Robuchon, Chapel… Olivier prendra la suite, en faisant confiance à Arnaud Lallement. À 26 ans, ce restaurateur sans étoile de la banlieue rémoise, vient le trouver en proposant de servir sa marque à la coupe. « N’importe quelle maison aurait refusé, pas Krug. »
En 2009, la maison connaît des difficultés liées au contexte international. Maggie Henriquez est appelée à son chevet et devient la nouvelle présidente. Au Mexique, en 1992, à la tête d’une entreprise de biscuits qui perdait 20 millions de pesos par jour, elle a réussi à sauver les 3 500 emplois en lançant 36 nouveaux produits. En Argentine, présidente de Bodega Chandon, alors que le pays connaissait la plus grave crise financière de son histoire, elle est parvenue à sortir le domaine par le haut grâce à la création de Cheval des Andes. Habituée aux grosses structures, la reprise en main de cette PME de 60 personnes ne l’intimide guère. La première année est pourtant difficile. « Je ne parlais pas la langue, alors qu’on gère d’abord une crise par la communication. » Elle entre aussi dans un univers dont elle ne maîtrise pas les règles. « Au bout d’un an, j’ai participé à une activité du groupe où j’avais en face de moi quelqu’un qui avait vécu la même expérience que moi 18 ans plus tôt, il venait du mass market et on lui avait confié une marque de cosmétique de luxe. Il m’a dit : "Tu es dans une entreprise qui n’a rien à voir. Oublie tout ce que tu as fait. Apprends. Le luxe a le temps." Je suis rentrée chez moi et j’ai ouvert un livre acheté un an plus tôt, qui explique que le luxe c’est quelqu’un. Or chez Krug, nous ne connaissions même pas la vie de notre fondateur. Nous avons exhumé le carnet de Joseph. En récupérant les codes de la maison, nous avons pu derrière chaque bouteille raconter l’histoire humaine. »
Le deuxième handicap de Krug résidait dans la complexité de l’élaboration de ses vins. « Nous étions incapables d’expliquer Krug en moins d’une demi-heure. » D’où cette difficulté à se débarrasser de cette image de champagne réservé aux spécialistes, excluant toute une clientèle qui aurait pu être touchée par les émotions véhiculées par ces vins. « Un jour j’ai vu le sommelier du Georges V chanter devant un client. Ce monsieur voulait une description du vin qu’on lui proposait, mais comme il n’y connaissait rien, il a utilisé la musique pour le lui décrire. J’ai adoré ! » De là découleront de nombreuses collaborations avec des compositeurs.
À ses côtés, Eric Lebel l’accompagne dans un premier temps en tant que chef de caves. En 1994, il avait développé tout un système informatique pour centraliser le contrôle de la cuverie chez De Venoge qui appartenait alors au même groupe. Henri Krug, interpelé par son côté « MacGyver » avait attiré dans la maison ce jeune talent. « J’ai découvert une structure avec 5 000 boulons, je les ai tous vérifiés un par un, j’en ai resserré certains, il y en a d’autres auxquels je n’ai pas touché. J’ai mis vingt ans ainsi à réécrire le quotidien. » Dès le début des années 2000, il fait évoluer par exemple les contrats des vignerons partenaires, qui ne s’engagent plus seulement à livrer une quantité de raisin, mais des parcelles bien précises.
En 2020, Eric tout en restant directeur délégué, passe les clefs à Julie Cavil qu’il préparait depuis quatorze ans. Julie poursuit elle aussi ce travail de culture des individualités, notamment à travers la création du Black Book, une application qui pour chaque parcelle chaque année réunit toutes les données (géologie, traitements, date de cueillette, commentaires de dégustation …). Cet outil ouvre la possibilité de comparaisons au fil du temps et d’échanges riches avec les vignerons pour mieux accompagner leur travail, tout en respectant leur indépendance. « Si Krug se tournait uniquement vers son propre domaine, nous irions à contre-sens du rêve de Joseph, en nous privant de la diversité des caractères des vignerons. » Un respect des collaborateurs qui se retrouve sur la partie œnologique à travers la construction du nouveau chai d’Ambonnay, entièrement conçu avec les équipes pour réduire la pénibilité de leur travail.

Enfin, dernière passation en 2022, celle entre Maggie Henriquez et Manuel Reman, un polytechnicien qui a d’abord travaillé dans le conseil en stratégie, notamment à l’accompagnement de la fusion entre le Crédit agricole et LCL. « J’ai toujours adoré le vin. En bon scientifique, je voulais comprendre ce qu’il y a derrière chaque goût, le terroir, le cépage, l’exposition et je passais mon temps à harceler au téléphone mes amis qui avaient fait l’agro. Finalement, j’ai dépensé toutes mes économies pour faire le Master de l’OIV. »
Avant de rejoindre Krug, Manuel a exercé pendant quinze ans chez Moët-Hennessy à des postes transversaux, aussi bien sur la partie production, R&D, que commerciale. Après une première phase de découverte de la maison, il s’est déjà fixé quelques objectifs comme réserver davantage de contingents de bouteilles à ses ambassades. « Ce sont des endroits où l’on se sent comme à la maison. J’étais l’année dernière à Atlanta au restaurant l’Atlas, mon regard a été attiré par un tableau au mur qui représentait l’hôtel particulier de Krug à Reims. Et au dessert, surprise, le chef le décroche, c’était un gâteau au chocolat ! » Manuel Reman souhaite aussi les diversifier. « Nous sommes forts dans les comptes classiques à nappe blanche. Je souhaiterais que l’on arrive à explorer le monde du finger food. Idem pour la musique, nous avons beaucoup travaillé avec la musique classique et j’aimerais aller à la Nouvelle-Orléans, où il y a cette culture du jazz et de la cuisine cajun, la musique électronique aussi serait intéressante. On a plein d’idées ! »
La Maison Krug possède un domaine de 21 hectares qui représente 20 % de ses approvisionnements, le reste étant livré par un réseau de 100 vignerons implantés sur tous les terroirs de l’appellation. Chaque année, pour composer une nouvelle édition de sa Grande Cuvée, elle s’appuie sur environ 250 vins de l’année, et 150 vins de réserve, tous issus de parcelles différentes. Sa gamme s’articule autour de cinq cuvées : la Grande Cuvée, Krug Rosé, le Millésimé, le Clos du Mesnil (blanc de blancs) et le Clos d’Ambonnay (blanc de noirs).
Le Clos du Mesnil est le symbole même de la transmission chez Krug puisque la tradition veut qu’il soit confié au dernier œnologue entré dans la maison. Une excellente école pour apprendre à avoir une gestion fine de la date de cueillette, véritable obsession de la marque. Dans ce jardin de ville où une partie mûrit moins vite à cause de l’ombre des arbres et l’autre plus vite à cause du mur, il faut savoir parfois cueillir en trois fois. Soliste de l’orchestre, la cuvée s’exprime en 2008 avec une magnifique ossature de fraîcheur et beaucoup de précision. (1 250 €)

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