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AOP Languedoc : l’heure d’un nouveau souffle

Anne-Laure Borras et Jean-Benoît Cavalier ©DR

Auteur

Yoann
Palej

Date

24.06.2026

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Après vingt-six ans de présidence de Jean-Benoît Cavalier, l’AOP Languedoc ouvre un nouveau chapitre de son histoire avec l’élection d’Anne-Laure Borras. Bien plus qu’un simple passage de relais, cette transition marque un moment charnière pour la première appellation régionale française, entre transmission, adaptation et ambition collective renouvelée.

Comment gouverner le Languedoc ? La question pourrait sembler simple. Elle est en réalité vertigineuse. Car le Languedoc n’est pas une appellation comme les autres. C’est un territoire immense, protéiforme, une mosaïque de climats, de reliefs, de cépages, de tempéraments aussi. Sa force a toujours été sa diversité. Son défi aussi. Au Mas de Saporta, ce 23 juin, ce n’est donc pas seulement une présidence qui a changé, c'est une page entière de l’histoire de l’appellation qui s’est tourné. Après vingt-six ans à la tête de l’AOP Languedoc, Jean-Benoît Cavalier a passé le relais.

Jean-Benoît Cavalier, l’œuvre patiente d’un bâtisseur

Le vigneron du château de Lascaux, en Pic Saint-Loup, n’a jamais cherché la lumière. Ceux qui l’ont côtoyé le savent : il n’a ni le goût des effets de tribune, ni celui des postures. Sa force fut ailleurs. Dans le fond. Dans la patience. Dans le temps long. Technicien reconnu, passionné d’agronomie, profondément attaché à la qualité du raisin comme socle du grand vin, il aura accompagné plusieurs mutations décisives du Languedoc contemporain.

Sous sa présidence, l’appellation régionale s’est structurée autour de trois grands chantiers : la hiérarchisation progressive des terroirs, la réforme européenne des signes de qualité avec le passage des AOC aux AOP, et l’affirmation de l’AOP Languedoc comme bannière fédératrice d’un territoire pluriel. Autrement dit, Jean-Benoît Cavalier aura contribué à faire basculer le Languedoc d’une terre longtemps perçue comme productiviste vers une grande région de vins de terroirs, désormais respectée pour sa diversité et sa montée en gamme.

Son départ de la présidence n’a rien d’un retrait subi, il a été mûri. Et surtout, il ne quitte pas le navire, il restera actif au sein du conseil d’administration. Une méthode fidèle à l’homme : transmettre sans rompre.

Anne-Laure Borras, un visage neuf pour porter le collectif

Cette transmission a désormais un visage : celui d’Anne-Laure Borras. À la tête, avec son mari, du domaine Le Nouveau Monde, à Vendres, cette œnologue de formation devient la première femme à présider l’AOP Languedoc. Un symbole fort, bien sûr, mais que le syndicat refuse de réduire à une simple question de représentation. Anne-Laure Borras incarne avant tout une vision. Issue d’un territoire sans appellation hiérarchisée, elle représente un Languedoc pleinement régional, celui qui relie plutôt qu’il ne segmente.

Dans une région où les identités locales se sont considérablement affirmées ces dernières années, son élection envoie un message clair : remettre la bannière collective au centre du jeu. « Notre appellation a une richesse exceptionnelle : sa diversité, affirme-t-elle. Cela par son territoire qui va de la Méditerranée aux contreforts des Corbières et des portes de Nîmes aux portes de l’Espagne, mais également et surtout par ses femmes et ses hommes qui la construisent. » Tout est là. Le défi d’Anne-Laure Borras sera précisément de fédérer cette diversité sans la lisser.

D’un syndicat de représentation à un syndicat de services

Le changement de présidence accompagne une transformation plus profonde encore : celle du rôle même du syndicat. Longtemps perçu comme une structure centrée sur la représentation, le Syndicat AOP Languedoc veut désormais devenir un véritable outil de service pour ses producteurs. Le mot d’ordre ? Utilité. Autour d’un bureau resserré mêlant coopérateurs, vignerons indépendants, figures historiques et nouvelle génération, la gouvernance veut gagner en agilité et en représentativité.

Plusieurs commissions thématiques seront progressivement déployées autour de sujets structurants : viticulture de demain, communication, gouvernance, évolution du cahier des charges ou encore réseau d’ambassadeurs. La nouvelle présidente résume l’ambition d’une formule particulièrement parlante : « Nous voulons que l’ODG Languedoc soit un créateur de lien, mais aussi plus qu’un syndicat : une maison. » Pas seulement une institution. L’idée est claire : accompagner davantage les producteurs dans leur quotidien. Dématérialisation des procédures, espace adhérent multi-appellations, simplification administrative… derrière ces mesures techniques se cache une ambition profondément humaine. « L’enjeu, c’est de baisser la charge mentale des vignerons », ajoute Stéphanie Delorme. Une phrase qui dit beaucoup du changement de logiciel en cours.

S’adapter aux défis de demain

Le futur du Languedoc se joue aussi dans la vigne. Crise économique, changement climatique, tension sur les marchés, évolution des attentes sociétales : les défis sont multiples. L’un des chantiers les plus stratégiques concerne le cahier des charges de l’appellation. Anne-Laure Borras le formule simplement : « Le cahier des charges constitue avant tout la promesse faite au consommateur. » C’est précisément cette promesse que le syndicat souhaite aujourd’hui rendre plus lisible.

L’objectif n’est pas de diminuer l’exigence, bien au contraire, mais de simplifier un document devenu parfois excessivement complexe, y compris pour les professionnels eux-mêmes. La réflexion porte notamment sur certaines classifications jugées trop lourdes ou peu parlantes — à l’image de la distinction entre cépages principaux, secondaires ou accessoires. Pour Stéphanie Delorme, l’enjeu est double : préserver ce qui fonde réellement l’identité et la typicité des vins du Languedoc, tout en rendant l’appellation plus intelligible. En somme, garder l’essentiel, alléger le superflu. Un travail de clarification devenu d’autant plus nécessaire que le changement climatique impose, lui aussi, de repenser certains équilibres historiques.

Autre dossier majeur : l’adaptation climatique. Depuis cinq ans, l’AOP travaille sur les VIFA – variétés d’intérêt à fin d’adaptation –, avec une attention particulière portée aux cépages patrimoniaux méditerranéens capables de mieux résister à la sécheresse et aux épisodes de chaleur extrême. Le sujet n’est plus théorique, il est existentiel.

Mieux raconter le Languedoc

Le paradoxe languedocien saute aujourd’hui aux yeux. Rarement les vins n’ont été aussi qualitatifs. Rarement les vignerons n’ont été aussi talentueux. Et pourtant, le Languedoc souffre encore d’un déficit de récit collectif. Stéphanie Delorme résume cette réalité avec une lucidité désarmante : « On sait faire, il reste à le faire savoir. » Le défi n’est plus uniquement de produire de grands vins, il est de mieux raconter ce qu’est le Languedoc.
Au fond, c’est peut-être là que se joue le vrai tournant. Le Languedoc n’a plus seulement à défendre une appellation, il lui faut désormais faire rayonner une culture, un paysage, une émotion. Plus qu’un changement de présidence, c’est peut-être un changement de regard qui s’amorce.