(photos Brice Braastad)
(photos Brice Braastad)

Le groupe Chanel, qui possède déjà les Châteaux Canon et Rauzan-Ségla dans le Bordelais, vient d’acquérir le domaine de l’Île à Porquerolles.

“A quelques encablures de la côte flotte une île couronnée d’azur. L’écart qui sépare le rêve de la réalité n’est pas bien grand, mais il contient un monde au nom évocateur, Porquerolles. La Perle des îles d’or entraîne dans son sillage l’idée d’une terre précieuse bercée de lumière, où la nature toute entière s’accorde à la beauté des paysages (…) Mais le rêve ne flotte pas seulement dans les airs. Sous nos pieds se terrent de grands terroirs. Des schistes millénaires, ceux-là même qui font la renommée de grands vins de Provence”. Rarement une acquisition a été aussi poétiquement annoncée. Mais Nicolas Audebert, toulonnais, fils d’officier de marine, l’avoue d’emblée : il est amoureux depuis longtemps de cette île qu’il fréquente pour les vacances depuis 40 ans, sur l’eau comme sur terre. L’ingénieur agronome et œnologue (photo ci-dessous), à la tête depuis six ans des châteaux bordelais Canon, Berliquet (Saint-Émilion) et Rauzan-Ségla (Margaux) appartenant au groupe Chanel, est tombé sous le charme d’un projet viticole hors norme, des hommes, de l’histoire et du terroir. “Je connais Porquerolles par cœur, ses paysages, ses essences, ses odeurs… et depuis deux ans que nous sommes en pourparlers avec le propriétaire, Sébastien Le Ber, je viens une fois par mois marcher dans les vignes, m’imprégner de l’endroit. Nous avons vite compris que l’on parlait le même langage, avec un esprit vigneron qui n’est plus à démontrer à Canon et Rauzan. Nous ne cherchions pas particulièrement à grossir notre portefeuille ; c’est une question de rencontre”.

Un beau cadeau de mariage

L’histoire du domaine est intimement mêlé à celle de l’île et de la famille puisque c’est le grand père de Sébastien Le Ber, Francois-Joseph Fournier qui rachète l’île en 1910 après avoir découvert l’un des plus beaux filons d’or du Mexique. Il l’offre en cadeau de mariage à Sylvia, sa jeune épouse, et y plante 180 ha de vignes. Quand l’île est partagée entre leur quatre filles, c’est Leila et son mari Dominique Le Ber qui héritent du Domaine de l’île. Ils replantent une vingtaine d’hectares et construisent une cave. En 1971, l’état rachète une grande partie de Porquerolles qu’il confie au Parc National de Port Cros, créé quelques années plus tôt pour préserver cet incroyable environnement à quelques encablures du port de Hyères. Sébastien, la troisième génération, reprend l’exploitation en 1980 avec une trentaine d’hectares de vignes et d’oliviers en propriété et à peine une quarantaine d’hectares, loués en fermage au Parc avec un bail emphytéotique.

Une restructuration nécessaire

Aujourd’hui, le domaine exploite une trentaine d’hectares de vignes appartenant pour moitié au Parc “mais travaillés exactement de la même façon (vendanges manuelles, pas de désherbant ni d’insecticide), insiste Nicolas Audebert. Nous avons beaucoup discuté avec le parc en amont pour s’accorder sur une même philosophie de protection de l’environnement en étant réellement partie prenante. Le domaine est déjà certifié bio depuis 2015 mais le bail, transféré à la maison Chanel, a intégré des clauses supplémentaires comme le respect des essences endémiques, le choix des intrants, la protection de tout un écosystème au-delà de la partie viticole”. Nicolas Audebert reconnaît que de nombreuses parcelles vieillissantes nécessiteront sans doute une restructuration mais sans changer l’encépagement traditionnel provençal. Actuellement, le vignoble, situé dans les plaines de Notre-Dame et du Brégançonnet, est planté principalement en grenache, cinsault, syrah, mourvèdre, tibouren et rolle ; il produit des côtes-de-provence à plus de 80% rosés, 15 à 20% de blancs, le reste en rouge. “Nous replanterons sans doute davantage de rolle qui donne sur les schistes des blancs exceptionnels, à la fois gras, minéraux et salins, et nous nous posons des questions sur le fait de continuer les rouges”.

L’équipe de production reste a priori inchangée, chapeautée par Pierre Etcheberry (ex Château La Fleur et Grand Village), nouveau responsable d’exploitation sous la responsabilité de Nicolas Audebert. Sébastien Le Ber (photo ci-dessous) reste actionnaire minoritaire à hauteur de 10%, “une façon de conserver le lien historique de la propriété” conclut le bordelais au cœur provençal.