Lauréat du Prix Goncourt 1988 pour son roman « L’exposition coloniale », l’écrivain et académicien* Erik Orsenna est un grand voyageur, passionné des mers, des océans et des fleuves, amoureux des paysages comme il est amoureux des mots, et un fin connaisseur du monde du vin. Entretien avec un inlassable curieux, prônant une « acupuncture du plaisir » et pour qui le vin, « c’est de la géographie liquide ».

Où votre amour du vin prend-il racine ?
Dans ma famille maternelle, et d’une double façon. Du côté paternel, on ne s’intéressait pas trop au vin, c’était plutôt Cuba et la musique. En revanche du côté de ma mère, ma grand-mère était originaire de Saumur, et mon grand-père du Grand Duché du Luxembourg. J’en ai donc retiré, assez tôt, un intérêt pour les vins de Loire et pour les vins de Moselle – en particulier le riesling. Pour autant, ma mère détestait le vin rouge. Dans ma famille paternelle, le vin n’était pas un sujet majeur mais on se préoccupait beaucoup de nourriture. Ma grand-mère paternelle était lyonnaise, donc j’ai été élevé « au cul des pianos ». Lorsque j’avais 7-8 ans, elle me disait « j’espère que tu ne vas pas manquer ta blanquette », donc vers 12-13 ans je me suis dit qu’il était dommage de manger de si bonnes choses avec de l’eau ou du mauvais vin… C’est en cherchant la meilleure façon d’accompagner la bonne cuisine que je me suis intéressé au vin. Plus tard, j’ai eu un maitre absolu en la matière, mon ami Alain Senderens avec qui j’ai écrit un livre autour des alliances entre les vins et les mets.

Vous vous souvenez de votre première grande émotion du vin ?
C’était en Bretagne avec les fruits de mer, j’avais une quinzaine d’années. On prenait toujours du muscadet, j’ai d’abord commencé à me demander pourquoi « sur lies », puis un jour j’ai goûté un blanc différent, dont le goût m’a interpelé. C’était un savennières, et ma première révélation du chenin. Cela m’a ouvert les yeux sur la diversité. Le cauchemar de ma vie serait qu’il n’y ait qu’un vin, qu’il soit toujours de la même provenance. Je ne peux bien goûter que si je connais l’histoire et la géographie. Quand on me propose un sauvignon, je veux savoir d’où il vient. Je ne suis absolument pas abstrait, pour moi les idées doivent être incarnées, c’est pour cela que je raconte des romans.

Cette notion de géographie du vin, c’est fondamental pour vous ?
Comme je l’ai déjà évoqué, je suis né, d’une certaine manière, au bord de la Loire et au bord de la Moselle ; je suis passionné par l’importance des fleuves et leur rapport aux vignobles (je suis aussi, il faut le préciser, professeur de géopolitique des fleuves à l’École de Guerre). Et la construction de mon amour du vin va de pair avec cette passion pour les fleuves. Aujourd’hui, je travaille avec la Compagnie Nationale du Rhône, on a créé une association des grands fleuves du monde, donc j’ai appris à bien connaître aussi ce fleuve et ses vignobles. Il y également, bien sûr, le Bordelais avec la Garonne et l’estuaire de la Gironde. Je pense à l’éphémère académie Beychevelle, qui s’est malheureusement arrêtée – d’ailleurs l’un de mes bateaux à voile s’appelait Beychevelle. Je suis un peu un géographe manqué, et j’ai été très honoré lorsqu’il y a quelques mois, la Société de Géographie m’a donné son grand prix en me disant « vous êtes des nôtres ».

Les voyages et les rencontres sont indissociables de l’amour du vin…
J’ai passé ma vie à tisser des liens d’amitié à travers les vignobles de France et du monde. Juste après le Goncourt en 1988, j’avais été invité par la famille Manoncourt à Château Figeac, j’appréciais beaucoup Thierry Manoncourt. Je suis aussi ami avec Alexandre de Lur Saluces qui m’a raconté Yquem… En Bourgogne, j’ai tissé des liens d’amitié très forts avec Aubert de Villaine – j’avais d’ailleurs rejoint, avec mon ami, mon frère Bernard Pivot, le groupe de soutien à la candidature des climats de Bourgogne à l’Unesco, cet « entêtement de civilisation » comme disait Pierre Veilletet. Nous avons vécu de grands moments.
A l’autre bout du monde, j’ai tissé des liens avec des vignerons en Australie, à l’époque où j’avais écrit mon livre « L’avenir de l’eau » (n’oublions pas que le vin c’est 75% d’eau). Je me suis baladé un peu partout dans les vignobles près de Canberra. Je me rappelle aussi les 8 semaines en Antarctique avec Isabelle Autissier, j’avais été chargé de constituer la cave de l’expédition : j’avais sélectionné des vins chiliens et argentins, ils ont été un peu chahutés dans le bateau mais ils ont bien réchauffé l’atmosphère quand on était dans le détroit de Drake. Je regrette de moins bien connaître les vins d’Italie, de Californie, et j’ai un peu honte de ne pas être encore allé en Nouvelle-Zélande.

Que trouve-t-on dans votre cave, et avez-vous un « vin de chevet » comme on a un livre de chevet ?
Je n’ai pas une très grosse cave jusqu’à présent, quoique je me prépare à prochainement déménager et je compte m’y mettre. Généralement, je préfère me laisser porter par les découvertes. J’adore aller chez les vignerons et chez les cavistes, car j’adore discuter. J’ai mes adresses de prédilection, à Paris dans le quartier de la Butte aux Cailles, en Bretagne là où j’habite une partie du temps… Récemment j’ai découvert un très, très bon caviste près de Houdan, les Caves de Diane.
Pour ce qui est des « vins de chevet », les jours de fête je reviens volontiers vers Beychevelle, et, quand j’ai les moyens, Figeac. Mais sinon, j’évite de revenir toujours sur les mêmes choses. C’est l’un des problèmes de ma vie, j’ai un souci avec la préférence (rires).

Vous deviez participer cette semaine à la Matinée des Œnologues de Bordeaux, qui a été reportée pour raisons sanitaires, vous êtes aussi impliqué auprès d’autres associations du vin…
Vous savez, je suis un prof, pas un créateur, ce qui me passionne c’est avant tout d’apprendre et de transmettre, et cela concerne aussi le vin. Cette rencontre avec les œnologues, qui devait porter sur la microbiologie, me passionnait. Mais ce n’est que partie remise. Avec le vigneron Alain Graillot, qui est président de l’Académie du vin de France, on va prochainement monter une journée d’étude sur viticulture et eau, et plus généralement viticulture et dérèglement climatique. On va monter aussi une autre journée sur un thème similaire en Bourgogne. Ce qui fait que j’aurai ces trois journées de travail en 2022, sur ces points fixes majeurs que sont Bordeaux, le Rhône et la Bourgogne ; cela va me permettre de progresser sur le sujet clé de la viticulture et l’évolution climatique. Ma formation étant en économie et en philosophie, j’essaie de combler le manque de ne pas avoir fait « agro ». Pour moi, la viticulture c’est l’excellence des pratiques agricoles, c’est aussi une avant-garde : elle est en première ligne par rapport aux sujets environnementaux et climatiques. À ce sujet, je soutiens une start-up, Mycophyto, qui travaille sur la revitalisation des sols.

Faites-vous un parallèle entre le vin et la littérature ?
Absolument. De manière générale, je me sens un paysan de la page blanche. Là où je suis à la campagne, je me lève extrêmement tôt, et en général je vois mes voisins cultivateurs qui partent aux champs à la même heure. J’essaie, de mon côté, de faire pousser des histoires, avec les difficultés que l’on peut rencontrer : il y a des herbes adventices qui arrivent et qu’il faut élaguer, et puis il y a le temps, parfois des orages, il y a l’effort, tout comme il faut être sévère avec la vigne il faut être sévère avec ce que l’on écrit. Parfois, le résultat est long en bouche, parfois non… Je cultive mes petites pages, et c’est du concret. Quand je rencontre des vignerons, ils me disent « tu es des nôtres », d’autant que le vin est un univers de mots. C’est pour ça que je ne bois pas seul : le vin pourrait être l’autre mot de l’amitié.

Justement, le vin c’est une culture, un savoir-vivre, un rapport à la langue…
C’est valable en France, mais aussi dans tous les pays viticoles, du Chili à l’Allemagne. Le vin va bien avec la musique, avec la poésie, je ne sais pas si on aurait eu Schubert ou Beethoven sans le vin… Et bien sûr il va bien avec la littérature, quoiqu’en ce qui me concerne je dois être l’un des écrivains les plus sobres. Je crois ne m’être jamais enivré. Je suis un dégustateur, pas un buveur à l’excès, à une exception près lors d’une visite en Chine… il paraît que j’aurais levé mon verre à l’amitié éternelle entre la Mandchourie et les côtes d’Armor, mais je n’en ai aucun souvenir (rires). La dégustation, c’est aussi l’apprentissage du temps, à tout point de vue, comme lorsqu’on voyage à travers les années en faisant une verticale. On en revient à l’usage des mots et au génie de la langue française, la relation entre le temps qui passe et le temps qu’il fait. Le vin, c’est aussi un apprentissage patient. Plus j’apprends, plus je prends du plaisir. Il faut être précis : je crois à l’acupuncture du plaisir.

Vous avez été un proche de François Mitterrand, vous connaissez bien Emmanuel Macron et êtes un fin observateur des mœurs républicaines. Le vin et la politique, cela vous évoque quoi ?
Selon moi si l’on est un politique, on doit être attaché au terroir. Je me souviens, avec François Mitterrand, quand on voyageait au dessus de la France en hélicoptère, de son infinie connaissance de l’histoire et de la géographie, de ses leçons de diversité, que l’on prenait le temps de lentement embrasser. Les gens qui n’aiment pas cette diversité-là m’inquiètent. Je déteste les goinfres dans tous les domaines, mais l’absence de sensualité me terrifie. Et je ne donnerais pas mon destin à quelqu’un qui n’a pas de notion du goût : pourquoi nous défendrait-il ?

*Erik Orsenna occupe, depuis 1998, le fauteuil n°17 de l’Académie Française, qui était auparavant occupé par Jacques-Yves Cousteau. Ce fauteuil fut auparavant, de 1881 à 1896, celui de Louis Pasteur, qui a une certaine histoire avec le vin…