(photo Quentin Salinier)
(photo Quentin Salinier)

Décédé en fin de semaine dernière à l’âge de 92 ans, Jean Gautreau était une grande figure médocaine, à l’origine de l’essor du château Sociando-Mallet. Il y a cinq ans, il s’était prêté au jeu de l’entretien “sur le divin” dans Terre de Vins.

Enfant de Lesparre, Jean Gautreau fait partie des figures historiques du Médoc depuis qu’en 1969 il a acquis quelques hectares à Saint-Seurin-de-Cadourne. Ces quelques parcelles, devenues 85 hectares aujourd’hui, constituent quarante-cinq ans plus tard un vin entré dans l’élite bien qu’il ne soit pas classé : Sociando-Mallet, en appellation Haut-Médoc. Au travers de Jean Gautreau, c’est toute l’histoire – la grande et la petite – du Médoc qui défile. C’est aussi une ode humaniste au bonheur de créer et de transmettre.

D’une façon générale, quel regard portes-tu sur la place de Bordeaux, toi qui as commencé dans le vin par le négoce ? C’est ta famille d’origine…
Pour être franc, le négoce bordelais procure des avantages extraordinaires. À savoir la vente en primeurs, qui malheureusement perd de son intérêt. Ce qui m’agace, surtout, c’est que dans le négoce bordelais, vous n’entendez jamais quelqu’un parler de qualité intrinsèque. Pour un producteur, c’est extrêmement désagréable. Moi, je suis fier de mon 2012. Il y en a de meilleurs mais on est dans un créneau de qualité. Les négociants, eux, s’en foutent ! Dans le monde, personne n’a été avisé qu’on faisait un grand vin en 2012.

Une autre chose t’agace : l’arrivée des milliardaires dans le vignoble du Médoc. Pourquoi ?
Je me demande si le nom des nouveaux propriétaires ne dépasse pas en prestige le nom du cru. Les Chinois achètent les petites propriétés sans renom et les milliardaires français, Bouygues, Pinault, Lorenzetti… achètent à n’importe quel prix des propriétés. Ce que j’ai mis qua- rante-cinq ans à faire, ils le font en deux ans. Et nous sommes arrivés à des prix indécents : n’allez pas me dire qu’une bouteille de 75 centilitres vaut 2 000 euros. Le directeur de Latour a dit un jour que cela allait valoir 10 000 euros. C’est indécent ! L’argent ne me passionne pas. Je n’ai jamais été un homme d’argent.

Comment es-tu entré dans le vin ?
Quand je suis arrivé du Maroc, mon père était très malade. Un ami de mon père m’a emmené chez Echenor, grand pape du vin à Bordeaux à l’époque. Miailhe avait également une maison de négoce. Ils m’ont équipé d’une moto : je devais aller chercher des échantillons pour les courtiers. En 1950, j’ai ouvert un bureau de courtage et, en 1952, j’ai trébuché sur une jeune fille de Lesparre ! À cette époque, les Français buvaient énormément de vin. On vendait des « teinturiers » : plus le vin avait un pouvoir colorant, plus il était cher. On mettait ça dans des bouteilles qui avaient six étoiles sur le col. On a tué des gens !

Comment as-tu réussi ? Quel a été le déclencheur ?
Je souhaitais m’intéresser aux grands vins du Médoc. En 1969, avec ma vieille 2 CV et des échantillons dans la malle, je suis parti le nez au vent en Belgique, où je n’étais jamais allé. Puis en Hollande et en Allemagne, mais je ne parlais que le français… Je leur faisais goûter des mauvais vins de l’appellation Bordeaux. Et j’ouvrais d’autres échantillons mais cela valait 10% de plus que je me mettais dans la poche. J’ai gagné un peu d’argent et je suis devenu numéro un du négoce bordelais pour les ventes en Belgique et Hollande. Un jour, un Belge m’a demandé de lui trouver une propriété. Tout était à vendre. C’est là que j’ai découvert Sociando-Mallet mais Sociando… je l’ai gardé.

En 1969, quand tu as donc acheté Sociando-Mallet dans un Médoc qui n’était pas encore prospère… c’était un pari énorme ?
Ma femme a failli divorcer ! Elle n’est jamais venue ici. Je me suis mis à la terre. J’ai continué mon négoce avec la propriété jusqu’en 2000. En réalité, il y a trois façons de se ruiner : une danseuse, le cheval de course ou une propriété dans le Médoc. Moi, j’ai fait très attention. Il y avait de la terre avec 5 hectares de vignes mal foutues. Cela m’a vite passionné. Je me suis intéressé à ce métier et j’ai peu à peu créé ce que vous voyez aujourd’hui : j’ai mis quarante ans pour le faire.

Un travail d’une vie que tu vas transmettre à ta fille Sylvie…
Ma fille a fait un fils, Arthur. Si j’avais eu cinq enfants qui m’avaient fait cinq petits-enfants, il aurait fallu vendre. Arthur, lui, se démerdera. Ici, on est chez nous, et on est bien. Quand vous arrivez ici le matin, avec le lever du soleil, c’est un spectacle inoubliable. Je suis fier mais surtout heureux d’être ici. Je regrette de n’avoir jamais appuyé sur un appareil photo : ce serait un recueil extraordinaire que je n’ai pas. Quand je pense à deux hommes qui ont créé en Médoc et installé une marque formidable, je pense à Haut-Marbuzet et à Sociando-Mallet.

Politiquement, tu es plutôt « socialo-Mallet »… non ?
Comme Henri Duboscq ! Chaque année, on fait un dîner avec l’ancien ministre Louis Mexandeau et Gilbert Mitterrand. Je ne suis pas de gauche. La gauche m’agace profondément mais la droite m’écœure. Je préfère être agacé qu’écœuré. La gauche, ils sont sou- vent donneurs de leçons alors qu’ils font autant de conneries que les autres. Ma philosophie est que je suis pour la solidarité : je ne supporte pas que, où que vous alliez, tous les gens trouvent qu’ils paient trop d’impôts. Je voudrais qu’on m’explique avec quoi un pays peut organiser les routes. L’impôt est très mal réparti. Il est normal qu’un être humain passe sa vie à ramasser mais l’État doit être là pour redistribuer. Quand notre président a dit « il faut taxer 75% au-dessus du million d’euros », je suis d’accord. Qu’est-ce que ça peut vous foutre de donner 75% du supplément du million d’euros ? Vous avez besoin de 1 million d’euros par an pour aller au restaurant le samedi ? Qu’est-ce que ça peut foutre ? Vous pouvez vivre décemment avec moins de 1 million d’euros par an. Je suis formel.

À 87 ans, quels sont aujourd’hui tes vrais moments de bonheur ?
Je prends encore ma voiture. Je vais au Pays basque. On arrive le vendredi dans la journée. On va à l’Ostalapia et j’y bois du sociando que je paie la peau des fesses. Je vais aussi Chez Mattin à Ciboure. Le samedi, je vais au Pays basque espagnol chez Zuberoa à Oiartzun, table qui est pour moi la meilleure cuisine en Europe. Je me tape une demi-bouteille avec mon épouse. Je bois aussi du champagne. J’ai passé ma vie sans boire une goutte de champagne et là, je me suis créé une cave de champagne relativement importante. Je me suis offert des bouteilles assez rares. Dans l’absolu, j’aime Bollinger. On ne se trompe pas avec Bollinger. J’adore aussi Anselme Selosse. J’ai tous ses millésimes et je bois Gosset le samedi soir.

Que boira-t-on le jour de tes obsèques ?
Ils auront le choix dans les millésimes de Sociando. Ils prendront ce qu’ils voudront. Je leur déconseille d’ouvrir une bouteille à étiquette car ce métier est un métier à risques : on ne sait pas ce qu’il y a à l’intérieur. Je ne conseille donc pas de les ouvrir pour mon enterrement…

Entretien publié dans “Terre de Vins” n°32, novembre-décembre 2014.