Il est à la tête de l’une des plus prestigieuses “wineries” de la Sonoma Valley. Gascon expatrié en Californie, Pierre Seillan était à Vinexpo pour animer une dégustation de Vérité : un vin superlatif, le meilleur de la rencontre entre Ancien et Nouveau Monde.

Ses vins récoltent régulièrement les notes maximales de Robert Parker et se vendent à plus de 300 € la bouteille. Il y a quelques semaines encore, il était à San Diego, pour une dégustation “avec des stars”. Mais il raconte cela avec un sourire espiègle, comme un gamin qui aurait réussi un sacré coup. Qu’on ne s’y trompe pas cependant. Derrière l’allure avenante du Gascon se cache un bourreau de travail, et une volonté sans faille. Il en faut pour accomplir ce qu’a réussi Pierre Seillan : devenir plus que le “winemaker”, mais la figure de proue de Vérité, domaine de la Sonoma Valley qu’il a créé à partir de rien avec le défunt propriétaire Jess Jackson. Une incroyable aventure que le natif de Montestruc, dans le Gers, a racontée lors d’une dégustation exceptionnelle organisée dans le cadre de Vinexpo, la semaine dernière.

“Une longue et simple histoire”

Son parcours, Pierre Seillan le décrit comme “une longue et simple histoire. Je suis un autodidacte du vin. Jeune, j’étais un chenapan, je n’entrais pas dans le moule : je ne m’intéressais qu’au rugby, au travail de la terre. Mon père avait une usine de bouchons, il avait aussi du bétail, des vignes. J’ai travaillé de 16 à 25 ans comme aide familial, à la dure. Mais j’ai eu envie de m’échapper du carcan, de créer mes propres opportunités”.

C’est ainsi qu’en 1976, il arrive en Californie, comme simple stagiaire. Pourquoi ici ? “Je savais que la Californie était un pays du futur, en fruits et en vignes. Et surtout ma grand-mère, qui produisait des prunes d’Agen, me disait que ses concurrents, c’était en Californie qu’ils se trouvaient”. C’est ainsi que Pierre Seillan découvre les Etats-Unis, se fait ses premières frayeurs au volant dans les artères de Los Angeles…

Naissance de Vérité

De retour en France, il peaufine son expérience – trois ans en Saumur-Champigny, vingt ans à Cheval Quancard, négoce bordelais. Puis, en 1995, une rencontre de hasard : celle de Jess Jackson, homme d’affaires américain, aux origines françaises et irlandaises, qui a la passion du vin. Ce dernier l’invite en Californie pour voir ses vignes ; l’estime entre les deux hommes est immédiate et réciproque. Ici, dans la Sonoma Valley, tout est à faire, mais Pierre Seillan et Jess Jackson devinent le potentiel pour produire un grand vin : “wine without compromise”, annonce Pierre Seillan, “une pure expression de la diversité des terroirs de la Sonoma Valley, qui jouit de l’influence bénéfique du Pacifique”. Après deux ans de réflexion, il se lance.

La naissance de Vérité est un travail de longue haleine. “Tout était à créer, raconte Pierre Seillan. Il fallait étudier patiemment les terroirs, replanter, rééduquer les vignes, mais aussi les hommes ! Cela s’est fait dans une entente parfaite avec Jess Jackson (décédé en 2011, NDLR) et son épouse Barbara”. Quinze ans après, le résultat est là : les vins de Vérité récoltent tous les honneurs (Pierre Seillan est le premier “winemaker” de la Sonoma Valley à décrocher la note de 100 chez Parker) et étonnent par leur profil distingué, aux antipodes des vins californiens que l’on imagine si démonstratifs.

“Ce qui m’intéresse, c’est de faire des vins en tirant le meilleur de ma mosaïque de sols, explique Pierre Seillan. Je ne suis pas un œnologue, je dois juste composer avec la richesse de terroirs dont je dispose, avec une liberté très appréciable. Ici, il n’y pas la réglementation de l’INAO, on peut tenter des choses, des encépagements, des assemblages audacieux”.

La Muse, La Joie, Le Désir

Il en ressort trois vins aux profils bien distincts : La Muse, un vin à forte dominante de merlot au profil très Pomerol ; Le Désir, un vin à forte dominante de cabernet-franc, plus proche d’un Saint-Emilion ; et enfin La Joie, un vin auquel une forte dominante de cabernet-sauvignon confère un profil très médocain. Voilà pour les grandes lignes. A la dégustation des millésimes 2008 et 2009, on admire la pureté du fruit, la gourmandise, la précision de ces grands vins de garde qui associent une élégance, on pourrait presque dire une “retenue” très européenne, avec une puissance, une concentration, un profil “athlétique” très californien.

Nos coups de cœur de cette dégustation ? La Joie 2008, un vin d’un superbe équilibre, qui associe générosité, structure et fraîcheur ; Le Désir 2009, un vin plus spectaculaire, plus fougueux aussi, encore dans sa prime jeunesse mais dont les notes variétales de cabernet-franc laissent espérer une belle évolution ; et bien sûr La Muse 2008, 90% merlot, une bombe d’épices et de fruits, promise à un grand avenir.

Même très pris en Californie, Pierre Seillan n’en demeure pas moins très attaché à son Sud-Ouest natal : il préside aussi aux destinées du château Lassègue, à Saint-Emilion, et sort son premier millésime de Bellevue Seillan, sa propriété familiale en Côtes de Gascogne. Un pied dans la Sonoma Valley, un autre dans le Gers, telle est sa vérité.

Mathieu Doumenge