Jean Gautreau, propriétaire du château Sociando-Mallet, a su depuis toujours résister à la hausse déraisonnable des prix. Alors que la semaine des primeurs s’annonce, il en appelle à une baisse sur le millésime 2011.

Alors que la semaine des primeurs se déroulera la première semaine d’avril, et que des dégustateurs du monde entier entament déjà leurs premières visites, Jean Gautreau, propriétaire du château Sociando-Mallet à Saint-Seurin de Cadourne (33), en appelle à la raison. Propriétaire de ce cru depuis 1969, qui produit aujourd’hui 550 000 bouteilles pour une superficie de 82 hectares, Jean Gautreau s’est toujours distingué par sa capacité à maintenir des prix stables et à résister aux hausses de ses voisins. Cet ancien champion de tennis qui regarde le jeune homme qu’il était comme « un garçon de course » et « un saute ruisseaux », reste une voix écoutée de la presqu’île médocaine. A 84 ans, il a connu la gelée de 1956, les spéculations de 1969, 1983, 2006… et n’hésite pas aujourd’hui à monter au filet. La parole de cet homme libre, qui fit carrière dans le négoce avant de racheter Sociando-Mallet, n’en a que plus de poids.

Comment les vins de Bordeaux doivent-ils aborder cette période des primeurs ?

Le millésime 2011 doit montrer une baisse par rapport aux prix des 2009 et des 2010, sinon il n’y aura pas d’acheteurs. Cela veut dire moins cher qu’un 2010 tout en gardant la notion de prestige du cru. La notion n’est pas celle qui consiste à regarder le voisin. « Il est à 23€ dont je dois être à 25€… » Il y a longtemps que j’ai abandonné ce raisonnement. Attention : il peut aussi y a voir un mouvement de panique au sujet des monnaies et un repli vers le vin de Bordeaux. Ce fut le cas en 1972. Tout peut être aspiré par le haut. C’est peut être la raison pour laquelle les premiers grands crus classés ne vont pas baisser très fortement. Là, le marché emporte tout et vous êtes impuissant. Un effondrement peut également être envisagé. Hormis ces deux extrémités, il devrait y avoir un marché 2011 un peu difficile. A titre personnel, je crois que l’exportation ne va pas marcher, que les étrangers ne sont pas partants pour mettre de l’argent sur le 2011. Et Bordeaux n’a pas la capacité pour financer une récolte. Je serais étonné de voir un marché très actif sur le 2011…

Bordeaux devrait donc enfin retrouver la raison ?

La logique – qui est rare dans ce métier – voudrait que le 2011 soit plombé par les prix et le prestige des 2009 et des 2010. Mais nous ne parlons là que de 200 châteaux alors que Bordeaux, c’est 12 000 propriétés ! Une quinzaine de crus pratiquent des prix indécents et une centaine des prix très chers. En 2004, Sociando était en primeurs à un prix supérieur à certains grands crus mais j’ai eu la sagesse de me détacher de ces gens là. Quand j’ai vu en 2005 ces crus partir au ciel, je me suis dit « on va se casser la gueule ».

Comment aborderez-vous à titre personnel ces primeurs ?

Cette semaine des primeurs est devenue l’événement majeur pour les propriétaires, beaucoup plus que Vinexpo qui ne nous apporte pas grand-chose. Durant Vinexpo, pour nous il ne se passe rien. Les primeurs, c’est une réussite de Bordeaux. Et selon nous, Sociando-Mallet est un cas car il faut vraiment que les gens viennent : on ne passe pas devant Sociando, on y vient ! 300 personnes restent déjeuner sur la semaine. C’est un grand succès. Cette semaine est pour nous la semaine le plus importante de l’année. C’est à conserver et à développer pour Bordeaux. Ici, on propose une daube de bœuf. Tout le monde se sert. Et pas besoin de smoking comme dans les grands châteaux…

Quel sera la tendance sur le prix du Sociando ?

Notre devise devrait être « Moins cher que les autres ». Notre force, c’est le maintien des prix. Les gens ne peuvent pas se payer des bouteilles à 70€. Vous achetez aujourd’hui du Sociando-Mallet autour de 30€, il faudrait donc que le 2011 soit autour de 27, 28€…

Quel regard portez-vous sur les grands crus qui spéculent ?

C’est à Bordeaux qu’il y a les meilleurs rapports qualité prix du monde. Je suis beaucoup plus en admiration devant un petit Bordeaux qui me régale et me désaltère que devant la vente d’un premier cru à 1000€. Il y a un grand vigneron d’un coté. Pour faire des bouteilles à 1000€, il n’est pas nécessaire en revanche d’avoir fait Polytechnique…

La bulle bordelaise menace-t-elle d’exploser ?

Oui, c’est sûr mais Bordeaux est habitué. Il y a toujours eu des hauts et des bas. L’ancien directeur de Latour me disait qu’un propriétaire de grand cru était heureux lorsqu’on ne lui achetait plus une quille. Nous y sommes ! Il y a un égo fou. Je ne comprends par que des gens comme Arnault, Pinault, et quelques autres fassent ça. Et les nouveaux qui arrivent sont plus Bordelais que les Bordelais. Même en Amérique vous ne vendez plus de premiers crus ! Les Américains ne sont pas fous. Les capitalistes français se mettent à genoux devant les communistes chinois. C’est amusant. Pour l’argent, on fait n’importe quoi.

Cette image des bordeaux inaccessibles rejaillit-elle sur les autres ?

Bien sûr ! Mais dans ce monde où des Chinois font la queue pour acheter des sacs Vuitton durs comme une toile cirée, est-ce déraisonnable de vendre du Lafite à 1000€ ? Ce qui compte, c’est le classement, le millésime… La qualité intrinsèque du produit n’arrive qu’en 3e ou 4e position. C’est l’étiquette qui joue à Bordeaux. Un gosse de dix ans comprend pourtant qu’on ne boit pas de vin à partir d’une certaine somme. Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel.

Propos recueillis par Rodolphe Wartel.

sociandomallet.com