Jeudi 26 Mars 2026
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26.03.2026
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À quelques semaines d’une campagne primeurs qui focalisera l’attention sur le vignoble bordelais, l’interprofession (CIVB – Comité Interprofessionnel du Vin de Bordeaux) a tenu à prendre la parole. Malmenés par une conjoncture délétère, accentuée par un désamour des consommateurs pour les vins rouges tanniques, les vins de Bordeaux ont changé. Voici comment.
Depuis 2019, le vignoble bordelais est confronté à une accélération de la baisse de la consommation. Sur le marché intérieur, qui représente la première destination des vins de Bordeaux (57 %), c’est l’aboutissement d’une tendance structurelle qui a démarré dans les années 1960, pour aboutir en 2020 à une baisse la consommation de vin de 70%. À l’export, le relai de croissance que représentait la Chine au début du XXIème siècle, avec un record des expéditions en 2017 à 717 000 hL, s’est drastiquement amenuisé. En 2025, 158 000 hL ont été exportés vers cette destination. Dans ce contexte délétère, les vins de Bordeaux sont particulièrement à la peine : « Bordeaux depuis 5 ans vit dans la tourmente confirme Bernard Farges, président du CIVB. Nous produisons 90 % de vins rouges alors que les consommateurs, notamment les plus jeunes, se détournent de cette couleur ». Tout l’enjeu réside pourtant dans le renouvèlement des consommateurs pour assurer l’avenir de l’écosystème dont dépendent 4 400 vignerons (déclarants), 300 maisons de négoce, 23 caves coopératives ainsi que des industries annexes : verriers, cartonniers et des fonctions supports avec la mise en bouteille, les laboratoires d’œnologie… De fait, le vignoble de Bordeaux représente l'un des plus vastes de France, difficile donc d’infléchir la trajectoire du paquebot. Pourtant elle s’amorce.
Bernard Farges l’assure : « la feuille de route est partagée entre viticulture et négoce » et l’appel de Bordeaux, lancé en janvier 2025 en atteste. La douloureuse résolution de l’arrachage définitif a été prise en charge par l’interprofession aux côtés de l’État. En 2020, les surfaces plantées en vignes s’élevaient à 108 400 ha, en 2025, amenuisées de 20 000 ha, il en reste 86 000. Bientôt, encore 10 000 ha de vignes seront soustraits aux paysages girondins.
Arracher sans pour autant renoncer, c’est le compromis qui se dessine : « en parallèle nous voulons endiguer la baisse de productivité du vignoble, touché par les effets du changement climatique. Notre commission technique travaille pour assurer des rendements plus réguliers ». Depuis dix ans, le vignoble connaît une succession de petites récoltes à cause des effets conjugués de l’arrachage et du réchauffement climatique. « Assurer la régularité de la production devient un nouvel enjeu tout en limitant la richesse des en tanins et en alcool » afin de produire des vins plus en phase avec les attentes des consommateurs.
Les consommateurs réclament moins de rouges, davantage de blancs et d’effervescents. Que le Médoc puisse désormais revendiquer une production de blanc (jusqu’alors étiquetée vin de France ou bordeaux blanc) est donc une avancée hautement symbolique. À ce jour, la surface de production n’excède pas 60 ha, mais c’est désormais une nouvelle option qui s’offre aux producteurs médocains. « Pour nous prémunir des effets du réchauffement climatique nous avons choisi un cahier des charges relativement ouvert, qui comprend les cépages bordelais traditionnels ainsi que d'autres cépages comme l’albariño, un cépage de Galice pour lequel nous avons de bons résultats » ajoute Claude Gaudin, président de l’appellation.
Toujours dans l’espoir de séduire de nouveaux consommateurs, le crémant de Bordeaux connaît un regain d’intérêt auprès des producteurs. Il est en effet possible de convertir une production, notamment en blanc de noirs, à condition d’avoir les liquidités suffisantes pour supporter une immobilisation de stocks. Le cahier des charges requiert de vendanger à la main et oblige à 12 mois de vieillissement sur lies. Ces investissements de départ freinent la conversion vers les crémants et aujourd’hui, ces derniers ne représentent que 4 % de la production régionale.
En dépit de ses efforts de diversification, le vin rouge continue donc de représenter la production majoritaire. D’ailleurs, à rebours de la tendance, L’Entre-deux-Mers a fait reconnaître l’entre-deux-mers rouge. Les premières bouteilles, issues du millésime 2023, sont commercialisables depuis janvier 2025. Enfin, le bordeaux rouge, avec la mention complémentaire, « claret » _ prononcez : « clarette »_ assume un virage gustatif friand, notamment auprès de la clientèle historique du Royaume-Uni.
Malgré tous ces gages de renouveau (claret, crémant et médoc blanc), la production viticole bordelaise reste rouge pour l’écrasante majorité (82 % en 2025). Cette inertie est consubstantielle de la production viticole : impossible en effet de convertir un vignoble en quelques années, un encépagement est l’affaire de décennies. À l’œil nu donc, très peu de changements pour le consommateur mais sur les papilles, les vins ont largement évolué : « Bordeaux bouge beaucoup, et pas que sous la contrainte, les nouvelles générations de vignerons ont intégré dans leur pratique les nécessités de faire des vins plus légers, sur le fruit, aux degrés limités », remarque Jean-Pierre Durand, co-président du Comité Promotion du CIVB (et Président des Maisons du bassin Bordeaux-Sud-Ouest pour le groupe Advini).
La révolution qui débute dans les verres se prolonge dans un changement de paradigme encore timide. Dorénavant, l’interprofession accompagne les propriétés qui veulent entrer en contact avec leurs consommateurs. « Avec l’école des vins de Bordeaux, nous organisons le réarmement d’une génération de vignerons pour qu’ils soient capables de s’adresser aux réseaux sélectifs » et en mesure de redorer l’image de Bordeaux auprès des prescripteurs.
Bordeaux a définitivement rompu avec son image monolithique, aussi bien dans sa communication _ c’est tout le sens du slogan : « ensemble, tous singuliers » _ que dans sa stratégie. Bernard Farges se défend de toute préconisation auprès de ses confrères arguant que, dans un contexte instable, chacun doit prendre la direction qui lui convient. Bienvenue donc dans la version 2.0 du vignoble de Bordeaux qui, à l’instar du web jadis, abandonne son caractère univoque pour la convivialité et l’échange. Bref moins de protocolaire, plus de vin au verre...


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