Mardi 14 Avril 2026
Dominique Tassaux vigneronne en biodynamie @EmilieDubrul
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Date
14.04.2026
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De nombreux débats salutaires autour des nouveaux débouchés commerciaux, de la diversification culturale et des enjeux environnementaux traversent aujourd'hui la filière. À l'instar des collectifs Entre les rangs, Vignerons avenir, ces initiatives disent le besoin de partage d'expériences et d'expertises en ces temps plus qu'incertains. Nous nous arrêterons ici sur le volet phytothérapie à l'aune de retours d'expériences.
Si « There is no alternative » résonne encore parfois dans la tête de quelques irréductibles vignerons (ou communistes opposés au projet capitaliste de Margaret Thatcher), il faut se rendre à l'évidence que la phytothérapie tout comme le biocontrôle semblent aujourd'hui trouver leurs adeptes. Loin d'éloigner les acteurs de remèdes plus classiques et autres techno-solutionnismes, la phytothérapie s'envisage souvent comme un complément de traitement que l'on suive les préceptes de Steiner, inventeur de la biodynamie ou pas. Une alternative bienvenue donc, face au tout phytosanitaire onéreux et souvent sujet à caution.
L'histoire de la phytothérapie – littéralement le soin par les plantes – renvoie à plus de 2000 ans avant J-C avec la découverte d'une dizaine de prescriptions gravées sur tablette d'argile en inscriptions cunéiformes évoquant l'usage thérapeutique du pavot, du thym ou encore du chanvre parfois mélangés au vin. Il existe une abondante littérature afférente à la phytothérapie des traités d'Hippocrate aux textes d’Hildegarde von Bingen qui revient en 1150 sur l'usage médicinal des plantes dans Physica – Le livre des subtilités des créatures divines dans lequel elle identifie des plantes sauvages ou domestiques aux bienfaits alors inconnus, comme l'arnica.
Il faudra attendre 1924 pour aborder la question de son utilisation prophylaxique en agriculture avec Rudolf Steiner. Le scientifique autrichien posera les fondements de l'agriculture biodynamique sous la forme de conférences : le cours aux agriculteurs avec un focus sur les extraits végétaux dans sa sixième conférence. Plus près de nous François Bouchet avec L'agriculture biodynamique appliquée à la vigne ou Pierre Masson avec le Manuel pour l'élaboration et la mise en œuvre des préparations biodynamiques poursuivront ses premiers travaux.

Lors de la journée technique organisée par Derenoncourt Vignerons Consultants le 15 janvier dernier, l'ingénieure agronome Pauline Lagarde est revenue sur une dizaine de plantes communes qui en infusion, décoction ou tisane remplissent des fonctions prophylaxiques ou curatives, au nombre desquelles prêle, ortie, osier, camomille, valériane, fougère, pissenlit ou encore bourdaine. Elle a déterminé deux principaux usages des plantes : l'accompagnement physiologique (effet sur le stress, la vigueur ou encore la fertilité) et l'aide à la gestion phytosanitaire (lutte contre les champignons pathogènes, les insectes). Ci-après quelques plantes et leurs fonctions principales :
La valériane, plante vivace dont la décoction de fleurs révèle des notes musquées et florales, est particulièrement adaptée à la lutte contre le gel, le froid.
L'achillée, plante vivace des bords de chemins et prairies naturelles, s'avère importante dans la prévention de l'oïdium ou encore pour une floraison harmonieuse.
La prêle, plante des milieux humides, amère et minérale en bouche, est un stimulateur de défenses naturelles, une aide à la lutte contre le mildiou.
La consoude, de zone humide et de fossés, plante vivace de 40 cm à 1 mètre, est un insectifuge avéré.
L'osier, buisson de bord de cours d'eau, sera recommandé pour lutter contre le mildiou ou encore l'oïdium.
La bourdaine, arbrisseau de terres acides et calcaires, sera recommandée pour une lutte préventive ou curative contre la plupart des maladies cryptogamiques.
« J'ai été attirée par le soin par les plantes de façon assez instinctive. En rencontrant des vignerons qui travaillaient comme ça, j'ai trouvé qu'ils respiraient la sérénité, qu’ils vivaient en harmonie avec la nature. » En traitement de fond, Dominique utilise décoctions de prêle et infusions d'osier contre les maladies cryptogamiques, la silice pour la photosynthèse et le compost de bouse pour les racines. Les résultats ? « Les effets de la poudre de silice sont spectaculaires : les feuilles se dressent, il s’agit d’un vrai coup de fouet ! Après l’épisode de grêle de mai en 2025, la valériane a agi comme un pansement. »
Vincent privilégie les plantes qui poussent sur place : « Par souci de conservation, pour maintenir leur fraîcheur. » Il utilise la prêle (extraction de silice), l’achillée millefeuille en tisane au printemps « comme antibiotique contre le mildiou », toujours associées à des traitements cupriques et soufrés à doses réduites (300 à 600 g de Cu/ha). « Je ne fais jamais de tisanes seules. » Cette stratégie lui permet de « rester dans les clous des 4 kg de Cu par an » réclamés en bio, tout en restant lucide : « Certaines années il faut plus de cuivre » et ajoute-t-il « La limite des produits naturels efficaces c’est qu’ils sont souvent toxiques pour les insectes. »

Manuela, ingénieure agronome et docteur en œnologie, distingue phytothérapie et biodynamie stricto sensu : « La phytothérapie est moins controversée, moins clivante. On boit tous des tisanes. » Chez Lafite, l’osier, la prêle, l’ortie, le pissenlit, la camomille et le calendula sont ajoutés à chaque traitement. Son constat scientifique est sans appel : « Il y a peu de références bibliographiques, pour ne pas dire aucune. » En 2018 un essai en zone de non-traitement « classique » a cependant bien montré que les tisanes prolongent la résistance au mildiou d'environ un mois. « Ça donne un petit coup de boost, mais ça ne protège pas à 100%. » Elle fait le lien avec le silicium, présent dans l’osier, la prêle et l’ortie, une molécule documentée pour ses effets sur la résistance aux maladies et au stress hydrique. Sa vision : « Nos systèmes agricoles doivent être pluriels en s’appuyant sur le cuivre, les plantes et la silice, entre autres. »
Claire utilise la fougère, le varech, l’ortie, la luzerne et la prêle, systématiquement mélangées à la bouillie bordelaise. « Habituellement je n’utilise jamais les tisanes seules, ou alors seulement si nécessaire comme la prêle de Pâques ou la valériane lorsque la vigne connaît un coup de froid ». Des tisanes qu’elle mélange cependant aux bouillies afin de pouvoir tenir le cap des 3kg/ha par an imposés par les cahiers des charges Demeter et Biodyvin. « Chaque plante a sa fonction : l’ortie pour l'azote, la prêle pour le silicium - la colonne vertébrale des plantes - et la fougère comme insecticide ». « Ses décoctions doivent être acides pour réacidifier la bouillie bordelaise. Une vigne oxydée, c'est une vigne malade. » Depuis 2023, elle a mis en place les TCO (thés de compost) et le LiFoFer (Litière forestière). Sa philosophie : « La phytothérapie renforce le biotope de la feuille malmenée par les traitements cupriques. Ce n’est pas miraculeux, mais ça aide grandement. »

Les témoignages des vignerons illustrent cette réalité, loin d'être un dogme rigide ou une mode passagère, la phytothérapie viticole s'affirme comme une pratique pragmatique, adaptable, qui répond aux enjeux environnementaux tout en respectant les contraintes économiques et temporelles des vignerons. Entre instinct et savoir empirique, entre tradition millénaire et innovations, la phytothérapie trace un chemin vers une viticulture qui respire « la sérénité et l'harmonie » évoquées par Dominique Tassaux et offre de renouer le métier avec le vivant. Dans son livre Par-delà nature et culture, Philippe Descola montre que "la nature" en tant que monde séparé des êtres humains n'existe pas. Le grand anthropologue y ouvre des pistes pour envisager une relation moins destructrice avec notre environnement. La phytothérapie peut donc être vue comme un acte de réconciliation avec mère nature.
- Purin d’ortie, Bernard Bertrand et Eric Petiot
- Soigner les plantes par des huiles essentielles et huiles végétales, Eric Petiot
- L'agriculture biodynamique appliquée à la vigne, François Bouchet
- Le Manuel pour l'élaboration et la mise en œuvre des préparations biodynamiques, Pierre Masson
- Des vers de terre et des hommes, Marcel B. Bouché

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