Lundi 30 Mars 2026
Christine Vernay et Léo Boudet pour la projection du film Les Chaillées de l'Enfer ©F.Hermine
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30.03.2026
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Un film-documentaire profond et émouvant en diable, signé Léo Boudet . Il a suivi pendant plus d’un an le domaine Georges Vernay, sa propriétaire et son équipe, à la cave et dans les vignes de Condrieu et Côte Rôtie. Un bel hommage à la nature, à la vigne et à une famille de vignerons. Nous en avons profité pour réaliser une interview croisée de Christine Vernay et de sa fille Emma qui venait d’arriver au domaine pour cette annus horribilis.
15 mois et 500 heures de tournage pour ce film de Léo Boudet qui a suivi le domaine Georges Vernay au fil des saisons, avec Christine Vernay, sa fille Emma fraîchement arrivée au vignoble et toute l’équipe, le truculent Alain, la dévouée Fatma et tous les autres sans oublier Paul Amsellem, le mari, Jeanine la maman… et le souvenir de Georges. Tous avec leur franc-parler pour parler du quotidien difficile d’un domaine viticole en coteaux escarpés, suspendus au-dessus du Rhône. De magnifiques images puissantes, vertigineuses, profondes, pour une immersion de 102 minutes dans les paysages de Condrieu et Côte Rôtie, tout en émotions et en poésie, sublimées par les notes d’un certain Alexandre Desplat, célèbre compositeur de musiques de films, ami de la productrice.
Il en a fallu du courage, pas seulement pour braver les éléments sur ce maudit millésime 2021, annus horribilis, mais aussi pour produire et diffuser ce documentaire. Un hommage à Dame Vigne, à la transmission d’un métier de passion, à une lutte acharnée contre les éléments pour obtenir ce nectar pourtant avare en volumes. Mais Léo Boudet, avec une sensibilité à fleur de peau, ne l’a pas voulu militant, juste une ode au temps long, à l’instar du film de Vincent Munier Le chant des forêts. Comme le rappelle Christine Vernay. « L’apprentissage de la vigne, c’est celui de la vie ; c’est apprendre à accepter pour en faire une force ».

Christine Vernay : C'est avant tout une cuvée parcellaire à laquelle je suis très attachée. Elle symbolise le lien avec mon père qui l’a créée, même si cette vigne avait été plantée avant 1960. Il y a fait son premier millésime en 1992. Je me souviens de cette naissance qui était, pour lui, un battement de cœur, bien que le cœur du domaine reste le coteau de Vernon où je suis née et où j’habite. Les Chaillées est un grand charmeur, un séducteur avec une expression plus immédiate que le Coteau de Vernon, avec plus de mystère.
Emma Ansellem : Les Chaillées sont liées à mon grand-père qui était fier de sortir cette cuvée, auparavant dans son condrieu générique. C’était une vigne tellement difficile à travailler. D’où son nom. J'ai fait mes premiers essais en biodynamie dans cette vieille vigne. Et j’y ai partagé beaucoup de moments avec mes grands parents
Ch. V. : 2017 car c'est le premier millésime après le départ de mon père. Je n'ai jamais travaillé avec lui mais j'avais toujours cet échange pendant les vendanges quand j'allais lui raconter comment ça s'était passé. En 2017, j’étais seule… Même si je lui ai raconté quand même. Ça reste aussi un millésime tellement particulier C’est aussi le premier sur lequel j'ai apposé mon nom sur l'étiquette.
E.A. : Je suis obligée de dire 2021. D’abord, c'est le millésime de mon arrivée, et celui des extrêmes. C’était affreux, cependant ce millésime a pris tout son sens quand on l'a mis en bouteille, même s’il m'a laissé une blessure. J'ai toujours une émotion quand j'en ouvre une bouteille. C’est un des plus grands millésimes avec un équilibre, une fragilité, une vibration extrême. Avec le recul, je suis très heureuse d'avoir commencé avec un millésime aussi dur.
Ch. A. : Le fameux 2021. La nature nous a soumis à une violence inattendue. Mais le résultat est tellement beau que ça ne l’efface pas mais ça l’atténue fortement. Et il y avait tellement peu de volume qu’on entendait presque la cave résonner.
E.A. : 2021 était évidemment le pire et le meilleur.
Ch. V. : Ça m'a plutôt porté, notamment lorsque j’ai travaillé avec mon frère. Aujourd'hui, avec Emma, c'est vraiment une très belle aventure dans laquelle la relation mère-fille grandit avec la relation entre vigneronnes. C'est une transmission de savoir-faire, de valeurs, de cet attachement à la terre et du rapport à la nature. Avec mon père, ça a plutôt été une transmission silencieuse dont je n’ai pris conscience que tardivement lorsqu’il est parti en 2017.
E.A. : Avec mon grand-père, j'ai surtout eu la transmission par la dégustation, parce que c’était déjà ma passion avant même de penser à revenir au domaine. On a beaucoup échangé dans sa cave en ouvrant de vieux millésimes. Il m’a peut-être manqué l’histoire des vignes, leurs plantations. Je m’en rends compte seulement aujourd’hui et j’aurai aimé savoir comment il a eu cette intuition. Avec ma mère, je profite d’une transmission très active et extraordinaire. Elle a cette force tranquille, une énergie tellement apaisante, et l’envie de transmettre tant que nous travaillons encore ensemble. C’est une chance de bénéficier de ce lien qu’elle n’a pas connu car elle a pris la suite de son père directement. La relation mère-fille est aussi plus facile qu’à l’époque où il n’y avait presqu’aucune femme qui reprenait un domaine viticole. Moi, je sais déjà que c'est possible d'être vigneronne.
Ch. V. : Je vis d’abord ce beau présent. Je souhaite juste à Emma de s'y épanouir, d’y trouver toujours cette joie que peut procurer la vie de vigneronne même si l'avenir de la viticulture sur nos coteaux est parfois un peu vacillant. Mais je veux rester confiante et penser qu'on pourra aider nos vignes à s'adapter face au réchauffement climatique et à offrir de belles choses dans la continuité.
E.A. : On me pose souvent la question de savoir si j'ai envie d'aller sur d'autres appellations, de planter ailleurs. J’ai surtout envie d'aller toujours plus loin dans ce qu’a initié ma mère avec le bio, et, moi après, avec la biodynamie (certifiée Biodyvin depuis le millésime 2023). On peut encore mettre beaucoup de choses en place pour pérenniser cette vigne sur les coteaux, sans mécanisation.

Ch. V. : Les images sont vraiment très belles. Et Léo a fait un travail incroyable qui m’a impressionnée parce qu'il a passé un an sur ce film en revenant à chaque étape essentielle. Il a dû écouter des heures et des heures de rushs pour le monter. Et il s’est battu pendant 5 ans pour qu’il existe. Il a une forte sensibilité et le talent rare de l'écoute.
E.A. : Je suis à la fois contente et stressée de le voir, parce que c'était en 2021, ma première année, et aujourd'hui, il y a tellement de choses qui ont changé au domaine. Revoir la graine de vigneronne que j’étais, toutes les évolutions, mon étonnement face à cette météo qui ne nous laissait aucun répit, tout ça me semble très loin. Léo y a mis tellement d'énergie; c'était magnifique de voir son engagement, même pour nos équipes. Et il est venu tellement souvent qu’on en oubliait nos micros. Cela donne un film sans maquillage ni jeux d’acteurs, avec une matière incroyable.
Les Chaillées de l’Enfer 1h42 de Léo Boudet Productrice Pascale Cuenot
Une production Yellow Bandini
Liste des cinémas leschailleesdelenfer.fr / pour les avant-premières, certaines avec débats/dégustations en présence de Christine Vernay et du réalisateur

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