Accueil Actualités Fabrice Guiberteau, au château Kefraya : « En attendant la fin des bombardements, je plante des vignes à distance »

Fabrice Guiberteau, au château Kefraya : « En attendant la fin des bombardements, je plante des vignes à distance »

Fabrice et Xavier Guiberteau pendant les vendanges au Domaine Abel Lurton ©DR

Auteur

Jean-Charles
Chapuzet

Date

22.04.2026

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Retenu sous les bombes au Liban, le directeur technique du célèbre Château Kefraya, Fabrice Guiberteau, pilote son propre domaine basé en Charente-Maritime, en collaboration avec son frère Xavier. Les déflagrations de la géopolitique et 4500 kilomètres séparent le domaine Abel Lorton de son œnologue mais de nouvelles plantations se feront quand même. Reclus à Kefraya, Fabrice Guiberteau nous raconte cette singulière situation.

Depuis le début du mois de mars, dans le prolongement de la guerre menée par Israël et les Etats-Unis contre l’Iran, le Liban se retrouve à nouveau sous un déluge de bombes, comme avez-vous vécu cette situation du Château Kefraya ?

Je devais rentrer en France pour passer du temps au domaine viticole que j’ai en Charente-Maritime et puis les bombardements ont commencé. Je me retrouve bloqué au Château Kefraya où je vis et travaille. C’est dans la plaine de la Bekaa, j’entends jour et nuit les drones, les avions, et les explosions dans le sud du pays, il faut savoir que c’est un petit pays, de la taille du département de la Gironde. J’avais un déjeuner de presse prévu au mois de mai en Charente-Maritime, faute de visibilité, il est annulé. Quelques vols sont assurés entre la France et le Liban mais sans assurance de vols retours et avec un risque majeur sur le trajet entre le Château Kefraya et l’aéroport de Beyrouth, tout est suspendu.    

Parallèlement à votre statut de directeur technique du Château Kefraya endossé en 2006, vous faites, depuis 2017, revivre le domaine familial du nom du fondateur Abel Lorton, votre arrière-grand-père. Quelles sont dans les grandes lignes l’histoire de ce vignoble situé en Charente-Maritime, à Montendre ?

C’est une création en 1928 de mon arrière-grand-père qui vient s’installer dans le village de Vallet, à côté de Montendre. C’était une propriété polycole où il a commencé à planter de la vigne en 1944, de l’ugni-blanc. Ces pieds de vigne servent aujourd’hui à nos cuvées Allégories Ataviques. Nous avons aujourd’hui une quinzaine d’hectares avec mon frère, la majorité sert pour la production du cognac avec le négoce et nous consacrons quelques parcelles sur des sols argilo-limoneux calcaires du Maastrichtien Supérieur pour la production de vin.

Votre singularité est celle de planter des cépages ancestraux, oubliés, pour quelle raison ?

Quand mes parents sont partis à la retraite, nous avons repris le domaine avec la conviction que l’on pouvait faire de grands vins. Avec les vieux pieds d’ugni blanc mais pas seulement, et planter du cabernet sauvignon ou du chardonnay dans les Charentes n’avait pas trop de sens. Alors nous nous sommes mis en quête de cépages ancestraux en rapport à nos terroirs en plantant des sélections massales, du baroque blanc, du crouchen, du balzac noir, du chauché gris ou encore de la counoise. Nous voulons des vins identitaires. Nous sommes en IGP Atlantique pour ne pas avoir de contraintes sur le choix des cépages. Et ça plaît…

Justement, vous réalisez aujourd’hui quatre cuvées, quel est état de la commercialisation dans ce marasme économique qui touche le marché du vin ?

Nous avons uniquement une clientèle professionnelle, ce sont des cuvées confidentielles de quelques milliers de bouteilles sur 3,21 hectares. Nous avons la chance d’être référencés dans de très beaux établissements, notamment à Paris notamment chez Philippe Faure-Brac. On parle de nos vins comme ceux qui sont au meilleur niveau des Charentes, ça nous fait plaisir et surtout ça permet qu’ils soient distribués. Les critiques les notent bien. Pour l’instant, notre travail paye. En plus des quatre cuvées de vin, nous allons sortir une méthode « pineau » mais pas sous l’AOC car c’est un mistelle de cépages de counoise, de chauché avec un élevage en fût puis en amphores.

Dans ce contexte particulièrement tendu au Liban, où vous êtes bloqué faute de transport aérien, vous tenez quand même à réaliser de nouvelles plantations… Vous en faites même un acte de résistance…

Heureusement, mon frère est sur le domaine et nous épousons la même passion. Sans ça, ces nouvelles plantations et la vie du domaine ne pourraient pas se faire. On s’entend très bien et nous avions fait du vin en 2017 alors que le cognac marchait fort, c’était culotté, nous étions la risée et au final nous faisons nos preuves. Déjà, mon arrière-grand-père aimait prendre des risques en plantant de la vigne en 1944. Aujourd’hui, à l’heure où on entend parler d’arrachage et bien nous plantons de nouvelles vignes. C’est un peu une folie… Mais nous y croyons.

Fabrice Guiberteau ©DR