Mardi 1er Septembre 2026
Pierre Villeneuve ©DR
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01.09.2026
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Dans ce coin reculé de la Provence qu’est le vignoble de la Sainte-Victoire – récemment élevé au rang de cru alors qu’il n’était qu’une dénomination géographique complémentaire –, on est en général vigneron de naissance. Autant dire que le profil de Pierre Villeneuve, ancien chercheur du MIT, n’y passe pas inaperçu.
Québécois, Docteur en physique, Pierre Villeneuve a déposé pas moins de 25 brevets lorsqu’il travaillait au Massachusetts Institute of Technology (MIT) au début des années 1990. Dans ce formidable incubateur d’idées, il a découvert la force du travail en équipe. « J’ai fait plus en cinq ans de recherche que je n’aurais pu réaliser à moi seul en une vie entière sur une île déserte. » La suite de l’histoire est la parfaite success-story à l’américaine. Alors que la plupart des chercheurs, si géniaux soient-ils, font de piètres entrepreneurs, peinant à passer de la théorie au développement concret de leurs idées, Pierre enchaîne les réussites. « J’ai démarré ma première start-up en 1998 pour commercialiser un brevet en télécommunication, puis j’ai revendu l’entreprise au bout de huit ans. J’ai créé alors une deuxième start-up et ainsi de suite. À chaque fois, je repartais de rien, je bâtissais des équipes. En 2011, j’ai changé d’approche. J’ai créé un fonds d’investissement destiné à racheter des entreprises en manque d’élan dans le domaine des hautes technologies, que ce soit les télécoms, la robotique ou l’imagerie par résonance magnétique. Cette fois-ci, j’étais davantage dans la reconstruction, la réorganisation… »
En 2015, avec son épouse, Amy, elle aussi entrepreneuse, le couple, qui a désormais fait fortune, estime que l’heure du grand changement est venue. « Dans la vie, il y a trois phases. Une première où on reçoit et où on apprend. Une deuxième où on développe à partir de ce que l’on a appris et une troisième où à son tour on donne et on transmet. » Amy et Pierre abandonnent donc leurs emplois et s’installent d’abord à Aix-en-Provence, où ils font du bénévolat en coachant des jeunes entrepreneurs. « On dit parfois des gens du Sud qu’ils vous accueillent à bras ouverts, mais que jamais sur vous leurs bras ne se referment, c’est tout à fait faux, nous avons bâti de belles amitiés. » En même temps, Pierre se lance dans la réalisation d’un rêve de jeunesse, celui d’exploiter son propre domaine viticole. « Je suis devenu amateur de vins pendant mes études supérieures au Québec. On allait chercher des perles rares à la SAQ (Société des alcools du Québec, NDLR) pour égayer nos soirées. Chacun apportait une bouteille, le but étant de faire des découvertes. Nous y mettions le peu d’argent que nous avions… » Pierre se rend vite compte que les domaines d’exception sont le plus souvent vendus sans même que la mise en vente ait été rendue publique. Il se rapproche donc d’un courtier immobilier. « C’est ainsi que nous avons découvert ce qui allait devenir le domaine Travelle. Il s’agissait d’une ancienne magnanerie, d’où l’emblème du mûrier sur nos étiquettes, entourée de 24 hectares de vignes et d’oliviers. Le Covid nous avait obligés à retourner vivre pendant neuf mois aux États-Unis. L’agent m’a envoyé des photos prises par drone et j’ai signé avant même d’y avoir mis les pieds. »
C’est d’abord la vue grandiose qui a séduit Pierre et Amy. À l’ombre de la montagne Sainte-Victoire, les vignes s’étendent sur le plateau à perte de vue, entrecoupées par la garrigue, les champs de lavande et les cyprès. Au-delà de la carte postale, le terroir est remarquable. Les 300 mètres d’altitude garantissent une belle fraîcheur dans les vins. Les sols de calcaires et de grès argileux sont parfaitement drainés. Au sud, le mont Aurélien et le massif de la Sainte Baume protègent les vignes de l’humidité venue de la mer, tandis que le mistral achève d’assécher les vignes.
Autant dire que les conditions sont idéales pour permettre à Pierre, dès la reprise, de se lancer dans la viticulture en bio sans grand risque sanitaire. La conduite de la vigne mise en place est de fait très respectueuse de la vie des sols, à grand renfort de semis de couvert qui permettent au printemps de décompacter la terre. Côté patrimoine végétal, le vignoble bénéficiait de beaux atouts, comme ses vieux grenaches et ses vieilles syrahs, dont certains approchent la cinquantaine. Pierre a veillé à les préserver, et lorsque certains pieds commencent à dépérir, il préfère entreplanter plutôt que d’arracher l’ensemble de la parcelle. « On s’est aperçus que la meilleure technique pour que le nouveau plant ne soit pas trop concurrencé par ses voisins était de planter le porte-greffe seul et de le laisser pousser pendant trois ans, pour le greffer ensuite sur place. » Pierre est venu cependant apporter sa touche au vignoble en le restructurant en partie.
En bon chercheur, il a commencé par une longue phase de prospection à travers des fosses pédologiques, mais aussi l’achat de bouteilles de vin chez ses voisins, pour mieux comprendre les expressions que pouvait donner le terroir.
« En blanc, nous avions du rolle, et il est vrai que le terroir s’y prête très bien, en donnant à ce cépage une belle minéralité. Personnellement, je m'en lasse un peu. Au bout d’un verre, on a besoin d’autre chose. Quant à l’ugni blanc, qui est aussi autorisé par l’appellation, je trouve cela un peu fade. En revanche, je suis très amateur de clairette et j’ai voulu en planter Cela vient équilibrer la fraîcheur et la minéralité du rolle en apportant quelque chose de plus floral. Côté rouge, j’ai introduit du mourvèdre en 2022. Nous avons fait un premier essai de vinification en 2025 malgré le fait que les vignes étaient encore jeunes. Nous n’étions pas non plus très satisfaits de la maturité. Nous avons laissé macérer à froid, et, à la dégustation des jus, c’était effectivement très vert. Pour s’amuser, nous avons quand même démarré la fermentation en novembre, et, en janvier, nous avons été surpris de la transformation. J’ai prévu de servir ce rouge au mariage de ma fille en juillet ! »
Comme on pouvait s’y attendre de la part d’un ingénieur de la tech, Pierre s’est doté de tous les outils de pointe pour mener ses vinifications, avec une cuverie et un chai à barriques semi-enterrés qu’il a dû faire construire, car le domaine vendait jusque-là son raisin en vrac. Cet ensemble est piloté par Louis-Marie Cortès, un jeune œnologue de 32 ans. Les vinifications sont toutes parcellaires, et, si les rosés sont magnifiques, on appréciera particulièrement le rouge Fleur de lys, issu des vieilles vignes et clin d’œil aux origines québécoises de Pierre. Très fruité, profond, il est en même temps peu tannique, grâce à un assemblage syrah-grenache exclusivement constitué de jus de goutte. La cuvée fait un tabac dans tous les restaurants de la région de Boston, où Pierre a à cœur de faire découvrir une diversité provençale qui ne saurait se résumer aux rosés !

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