Vendredi 28 Août 2026
Fabienne Moreau, auteur du livre "L'histoire retrouvée des cépages interdits", D.R.
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28.08.2026
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Ils sont résistants au mildiou, à l’oïdium et au phylloxéra et ne nécessitent pas de portegreffes, pourtant ils ont été interdits en France par une loi de 1934… D’où viennent les fameux hybrides américains et pourquoi ont-ils été prohibés ? Certains rendaient-ils vraiment fous comme le prétendait la rumeur ? L’historienne Fabienne Moreau, qui sort un livre aux éditions Plon sur le sujet répond à toutes nos questions.
Pour bien comprendre, il faut commencer par un cours de botanique. Il existe une trentaine de variétés de vigne en Amérique du Nord, autant en Asie, mais une seule en Europe, vitis vinifera. L’histoire des hybrides américains illustre parfaitement l’état d’esprit dans lequel s’est déroulée la colonisation, et ce complexe de supériorité européen qui l’a caractérisée. Dès le départ, au XVIe siècle, en débarquant en Amérique, les colons sont convaincus que vitis vinifera produit de meilleurs raisins. Ils refusent avec acharnement d’utiliser les vignes locales, alors même que vitis vinifera est immédiatement attaqué par l’oïdium et le phylloxéra. Ils ne se résoudront à travailler avec les variétés locales qu’au début XIXe siècle, en employant l’hybridation. Ce sera le début de la viticulture commerciale aux États-Unis, notamment autour de New York. Ces hybrides américains seront ensuite plantés en Angleterre et en France, où ils apporteront le phylloxéra, l’oïdium et le mildiou. La France a notamment importé de l’Isabelle, non pas pour élaborer du vin, mais à cause de son feuillage très décoratif.
Face au phylloxéra, il y aura en effet deux écoles. Celle des « chimistes », partisans notamment de l’injection de sulfure de carbone sur les racines et celle qui considère que la reconstitution passera par les cépages américains, soit en les utilisant comme porte-greffes, en gardant un greffon de vitis vinefera pour conserver l’identité des vins français, soit grâce aux hybrides créés en Amérique, avec pour corollaire une modification plus profonde du goût. La duchesse de Fitz-James dans l’Hérault va être une grande partisane des hybrides américains. Elle plantera notamment du jacquez et de l’herbemont. Ils sont extraordinaires, parce qu’ils ne réclament aucune chimie, pas de soins particuliers. Ils seront aussi plébiscités dans certaines coopératives des Cévennes et d’Ardèche qui construiront leur modèle de vinification sur ces hybrides. Ce développement va durer de 1870 jusqu’en 1910 à peu près, appuyé par le travail des hybrideurs français. Mais, par peur de perdre l’identité des vins français, lorsque la solution des porte-greffes sera parfaitement au point, elle l’emportera finalement. Au prix il faut le dire d’une dépossession du vigneron de ce qu’il était : il devra payer le greffage, le traitement des maladies, le métier devient beaucoup plus technique, on ne pourra plus provigner…
Il s’agit d’une légende urbaine disséminée bien plus tard. Ceux qui ont défendu à la fin du XXe siècle la réintroduction de ces hybrides s’appuyaient beaucoup sur le fait qu’on les avait accusés à tort de rendre fou. Sauf qu’il faut être honnête, si cette rumeur a bien existé, ce n’est pas pour cette raison sur le moment qu’ils ont été interdits. Ce mythe est né en Autriche dans les années 1920 et s’est diffusé dans les années 1950. C’est un hybrideur autrichien, le professeur Fritz Zweigelt, qui pour pousser ses propres hybrides, a développé toute une littérature pseudo scientifique, notamment sur le noah, en prétendant qu’il rendait hystérique et que les enfants qui en buvaient étaient énervés ! Il faut resituer également le contexte qui a peut-être joué un rôle, celui de l’Autriche des années 1920, où la question de la pureté raciale prenait de plus en plus de place…
On a cru à un moment qu’il n’y aurait plus de vignes en France, or, au contraire la production est très vite repartie une fois la solution des porte-greffes américains adoptée, au point de déboucher sur une période de surproduction dans les années 1930. En 1934, la nécessité d’une loi pour réguler le marché est apparue. Ce type d’encadrement était par ailleurs dans l’ère du temps, souvenons-nous qu’à la même époque, on a aussi voulu réguler le marché du blé. La commission des boissons présidée par Édouard Barth, très proche des viticulteurs du sud de la France, a donc réfléchi à un projet de loi. Et c’est d’abord pour limiter la production que l’on a voulu interdire les cépages hybrides américains. Dans les débats, on ne trouve aucune référence à la santé des consommateurs. Quant à ceux qui défendront les hybrides, ce sont souvent des députés de gauche, car ces cépages servaient à élaborer le vin bon marché des prolétaires.
Le goût est évoqué à la marge, mais il y a cette question qui est posée : est-ce que c’est à l’Assemblée nationale de décréter ce qu’est le bon goût ? Malgré de vives discussions et des amendements, la loi est adoptée relativement facilement parce qu’en 1934, en pleine crise économique, la préoccupation des députés sur lesquels les partis exercent beaucoup de pression, c’est d’abord de faire passer le budget, et c’est dans cette loi plus large que la proposition a été insérée. Elle passera ainsi dans le paquet sans qu’on y prête vraiment attention. D’ailleurs, si le principe de l’interdiction des hybrides américains a été voté, la liste exacte des cépages à interdire n’a pas été établie. Elle le sera dans la précipitation au mois de janvier suivant. Le ministère de l’Agriculture écrira aux directeurs des services agricoles de chaque département pour qu’ils répondent à deux questions : quelles sont les surfaces d’hybrides plantées dans leurs départements et quels sont les noms des cépages à interdire ? Malgré cette enquête, la décision sera prise un peu au doigt mouillé provoquant au passage quelques manifestations de protestation, notamment en Ardèche où des conseils municipaux démissionneront en bloc.
Le Gard obtiendra un sursis pour le clinton. De manière générale, la culture domestique ne sera pas touchée. Les gens qui ont leur treille dans leur jardin ignorent le plus souvent que leur vigne est interdite. L’arrachage commencera en réalité surtout dans les années 1950, lorsque Giscard d’Estaing, alors aux finances, constatera au moment de la levée des cadastres, que la loi n’a guère été appliquée. Jusque-là en effet, dans les déclarations de récolte, on n’obligeait pas les vignerons à préciser le nom des cépages. Plus d’un tiers des vignes françaises étaient encore des hybrides. Ils étaient très présents notamment en Vendée. L’État versera des primes d’arrachage avant de frapper d’amendes les récalcitrants. Et c’est à ce moment-là que va ressurgir ce fameux mythe du noah qui rend fou, avec un taux de méthanol qui serait supérieur à celui des vins des autres cépages.
En effet, la toute première association française écologiste, avait beau être très en avance sur son temps en se battant pour la protection des sols, elle militait pour l’arrachage des hybrides ! Les associations de médecins allaient dans le même sens et la presse de l’époque aussi. L’OIV a pourtant réalisé des analyses qui ont montré qu’on était tout à fait en dessous des seuils nocifs pour la santé. En réalité, on trouve plus de méthanol dans un jus de tomate que dans un vin de noah. Et s’il y a eu peut-être des vins d’hybrides trop chargés en méthanol, ce n’était pas à cause du cépage mais du mode de vinification, avec des macérations trop longues.
Sur cette question du mauvais goût, il y a un problème d’amalgame. Avec la chute de la production de vin liée au phylloxéra, on avait vu apparaître beaucoup de vin trafiqué, de la piquette produite par exemple à partir de raisins secs et importée en grande quantité. Les hybrides ont été mis dans le même sac. Je pense aussi que le goût se façonne, nous sommes conditionnés par nos habitudes… Les Japonais par exemple aiment beaucoup le goût de l’isabelle, ils font des bonbons et du liquide de cigarette électronique qui reprennent cette aromatique.
Ce que je peux dire, c’est qu’en ce qui concerne le jacquez, il était autrefois abondamment utilisé dans les assemblages de Châteauneuf-du-Pape. Lorsqu’il a été interdit, on a continué à importer là-bas des barriques de cet hybride, car les vignerons ne savaient plus comment faire sans. Ce cépage apportait quelque chose, notamment pour la garde. Par contre, du jacquez pur, c’est particulier. En Italie, avec l’isabelle, on produit un pétillant réputé, le fragolino. On retrouve encore ces cépages aujourd’hui dans beaucoup de pays à travers le monde, aux États-Unis bien sûr, mais aussi au Brésil, ou encore en Inde où l’isabelle constitue la majorité des vignes plantées. En fait, je pense qu’on ne peut pas faire de très grands vins avec, mais on peut faire de grands assemblages. J’ai goûté un excellent assemblage d’isabelle et de grenache. Alors qu’on parle de standardisation du goût, militer pour maintenir la plus large diversité de cépages, c’est important. Aujourd’hui il existe ainsi une petite communauté de vignerons qui les défend et qui organise régulièrement des dégustations pour les élus afin de les convaincre d’amender la loi.
Ils sont tolérés pour la consommation familiale mais pas pour la vente. Il y a cependant une subtilité, vous pouvez en vendre si vous ne mettez pas le mot vin sur l’étiquette. Pour ceux qui veulent faire du bio, sans aucun traitement, c’est une piste séduisante. Ils intéressent aussi aujourd’hui les chercheurs pour leur résistance à la sécheresse ou même au gel, car ils refont des bourgeons assez vite.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que la qualité du vin avant distillation est essentielle, car la distillation concentre les arômes mais aussi les défauts. Cependant, pour l’Armagnac, le baco employé est une hybridation entre le noah et la folle blanche.

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