Jeudi 23 Juillet 2026
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23.07.2026
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Pourra-t-on encore produire du vin, après-demain, dans un monde menacé par la pénurie d’eau ? Avec l’accélération du changement climatique, la vigne, pourtant symbole de résilience, se heurte désormais à ses limites physiologiques. L’accès à la ressource devient ainsi un enjeu de survie autant que de qualité pour le vignoble, poussant scientifiques et vignerons à explorer, ensemble, de nouvelles solutions.
« Nous oublions que le cycle de l’eau et le cycle de la vie ne font qu’un. » Cette citation, attribuée au commandant Jacques-Yves Cousteau, est prophétique. Sans eau, il n’y aurait pas de vie sur Terre. Tel est l’enjeu de la préservation de cette ressource essentielle qui, pourtant, ne cesse d’être mise à mal. Selon le sixième rapport du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), la question de l’eau occupe une place centrale face aux effets du changement climatique. On estime que près de la moitié de l’humanité souffre déjà du manque d’eau au moins un mois par an. Que 2 milliards d’humains n’ont pas d’accès à l’eau potable. Et qu’ils pourront être entre 3 et 4 milliards à souffrir de pénuries d’eau à grande échelle, si un scénario de réchauffement planétaire entre 3 et 4 °C venait à se confirmer pour la fin du XXIe siècle.
Outre la sécheresse qui pourrait frapper jusqu’à 8 % de la population mondiale, si l’on suit ce même scénario, les risques d’accidents climatiques, de précipitations violentes et d’inondations se verraient par ailleurs multipliés par 4 ou par 5. Pendant que « notre maison brûle », pour reprendre les termes d’un ancien président de la République, et que notre société consumériste regarde ailleurs, l’agriculture, elle, se retrouve en première ligne. Comment continuer à produire des céréales, des légumes, des fruits, comment continuer à élever des animaux, dans un écosystème frappé par le manque d’eau ? Et si, après-demain, ces productions essentielles à la survie humaine deviennent prioritaires, qu’en sera-t-il de la viticulture, potentiellement jugée « non prioritaire » ? Des interrogations vertigineuses dont la filière vin est déjà en train de s’emparer.
S’il est acquis que la vigne est une plante des plus résilientes, il n’en demeure pas moins qu’elle a besoin d’eau pour subsister, et pour maintenir la balance de sa physiologie. Plus son régime hydrique sera équilibré, c’est-à-dire sous contrainte mais sans déficit, plus ses raisins seront de qualité. Dit plus vulgairement, passé un certain niveau de chaleur et de sécheresse, la vigne ne produit plus de raisins aptes à délivrer de bons vins – mais, surtout, elle meurt. On estime que la vigne a besoin au minimum de 250 à 350 litres d’eau pour produire 1 litre de moût (on parle bien ici des apports à la vigne et non de la consommation d’eau au cuvier, au chai, ou destinée à l’entretien des équipements et installations techniques). Pour un tel approvisionnement, il n’existe pas trente-six ressources différentes : soit l’eau tombe du ciel, et cela devient de plus en plus incertain dans des régions touchées par des pluviométries déclinantes, voire des épisodes de sécheresse répétés ; soit on a recours à un apport d’eau externe pour compenser le déficit de précipitations.
C’est là que le bât blesse. Vis-à-vis de l’irrigation, tous les vignobles n’ont pas la même politique, loin s’en faut. Dans certaines régions comme Mendoza, en Argentine, voire la quasi-totalité de l’Australie ou de la Californie, le « dry farming » est pratiquement impossible, à de rares exceptions près, et l’irrigation est la norme. Reste à voir si elle est opérée en dépit du bon sens – en mobilisant de l’eau qui pourrait être utilisée à d’autres fins, et en ouvrant les vannes sans gestion ni contrôle – ou si elle fait l’objet d’une approche drastique, via un stockage planifié et un goutte-à-goutte ciblé. Plus près de nous, l’exemple de l’Espagne est lui aussi extrêmement parlant : on estime que 40 % de la viticulture ibérique se maintient « sous perfusion » de l’irrigation. Et en France ? D’après les données de France AgriMer, la surface de vignes irriguées dans notre pays était de 69 000 hectares en 2020, contre 29 000 hectares en 2010. Une nette progression, donc, qui ne peut être dissociée des effets du changement climatique. Mais, si on la rapporte à la superficie totale du vignoble national, et en incluant les campagnes d’arrachage actuellement en cours, on peut considérer que seulement 10 % du vignoble français est irrigué – essentiellement sur l’arc méditerranéen, entre les régions Occitanie et Provence-Alpes-Côte d’Azur.
En France, l’irrigation pour la viticulture reste un sujet assez tabou – pour des questions de gestion « prioritaire » de la ressource en eau, mais aussi conformément à l’idée, profondément ancrée, que la vigne a besoin de souffrir pour produire de grands vins. Une idée que conteste Alain Deloire, spécialiste de la physiologie de la vigne, consultant et ancien professeur de viticulture à Montpellier SupAgro :
« Tout d’abord, je ne sais pas ce que c’est qu’un grand vin. Ce que je sais, c’est que, quel que soit votre terroir, au-delà d’un certain niveau de stress hydrique, votre vigne va produire un vin médiocre. La qualité du vin vient de la qualité du raisin, et la qualité du raisin, c’est la composition du fruit – le professeur Pascal Ribéreau-Gayon l’avait expliqué il y a cinquante ans. Un raisin déséquilibré, ce sont des taux de sucre trop élevés donc trop d’alcool, une mauvaise synthèse des polyphénols, des tanins astringents, des arômes fusillés, etc. Pour éviter ça, il existe différents leviers, et l’irrigation peut en faire partie. Attention, pas l’irrigation pour faire de gros rendements (à la rigueur pour les maintenir), mais l’irrigation pour permettre l’expression, voire l’amélioration des terroirs, et la pérennité de la vigne. Quand je disais cela en conférence il y a vingt ans, on m’insultait, maintenant on m’écoute un peu plus attentivement. »
L’annonce en août 2025 par la famille Guinaudeau de la sortie des appellations Pomerol et Bordeaux, pour faire passer leurs propriétés château Lafleur et château Grand Village en Vin de France, vise justement à s’autoriser plus de souplesse au sujet de l’irrigation, en particulier, face à un réchauffement climatique qui évolue plus vite que les cahiers des charges des AOC .
Alain Deloire défend et répand l’idée d’une « boîte à outils » pour répondre au changement climatique, combinant couverts végétaux, évaluation du système racinaire, agroforesterie par endroits en comptant le bilan hydrique, meilleure gestion des systèmes de conduite et des modes de taille de la vigne, mais aussi meilleur choix des dates de vendanges… et irrigation mesurée. Il invite les viticulteurs à changer leur paradigme : « Généralement, on calcule l’apport d’eau en mètres cubes par hectare par an, partant du principe que 1 mm = 10 m³. En réalité, il vaudrait mieux calculer en litres par cep à des moments clés du cycle de la vigne, pour cibler le système racinaire, par exemple 25 litres par pied au moment du débourrement si l’hiver et le printemps ont été secs. »
Une vision partagée par Jean-François Berthoumieu, climatologue basé en Haute-Garonne dont les travaux scientifiques ont d’abord porté sur les orages et la grêle, avant d’évoluer vers les effets du changement climatique sur l’agriculture. Pour lui, la canicule de 2003 a été un déclic important : « Elle nous a appris que l’eau et le végétal sont les principaux leviers face au changement climatique, et que le modèle inspirant est celui de l’oasis. Comment capter l’eau, la diriger, la répartir, la stocker, la réutiliser, garder la fraîcheur, maintenir l’humidification des sols, garder des couverts végétaux ? Dans les régions sèches, les épisodes de pluie brefs et violents provoquent des dégâts considérables alors qu’on devrait pouvoir mieux capter cette eau pour la réutiliser au moment où les cultures en ont besoin. Cela peut se faire si l’on sort des modèles occidentaux pour s’inspirer de modèles plus méditerranéens, ceux des Romains, des Arabes… »

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