Mardi 24 Mars 2026
©Alain Benoît
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24.03.2026
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Le génie de la Champagne réside dans l’art d’assembler, mais aussi de rassembler. Pour partir à la conquête de l’appellation, les trois branches de la famille Rothschild ont uni leurs forces en 2005 en créant le champagne Barons de Rothschild. Présent à Champagne Tasting, il sera l’occasion idéale de l’apprécier pleinement — et de mieux comprendre l’histoire et l’ambition de cette famille hors norme.
Le travail en famille ? C’est un talent que cultivent les Rothschild depuis le XVIIIe siècle, lorsque Amschel Mayer Rothschild, prêteur sur gages du ghetto juif de Francfort, décida d’envoyer ses fils fonder chacun leur filiale à Londres, Paris, Vienne et Naples. Leur capacité à échanger entre eux rapidement des informations leur permit d’anticiper les événements géopolitiques et économiques et fut la clef de leur réussite. Les Rothschild vont être de grands acteurs du développement industriel européen, finançant les chemins de fer, s’intéressant aux exploitations minières, mais aussi de grands philanthropes, de grands collectionneurs d’art et, à leurs heures perdues, de grands vignerons !
L’aventure viticole commence avec Nathaniel. Issu de la branche anglaise, il est envoyé en stage chez son oncle James, fondateur de la branche parisienne, dont il épouse la fille avant de continuer sa carrière à son service. C’est lui qui en 1853 achète le domaine Brane Mouton à Pauillac, transformé en château Mouton Rothschild, même si l’endroit n’était à l’époque qu’une cour de ferme. Les générations suivantes s’en désintéresseront, jusqu’à ce que le baron Philippe de Rothschild s’entiche du domaine. Il découvre l’endroit à l’âge de douze ans en 1914 alors que ses parents l’ont envoyé là-bas par sécurité. « Il a demandé à son père pourquoi il n’en faisait rien. Mon arrière-grand-père lui a répondu, puisque tu te sens plus intelligent que les autres, tu vas t’en occuper ! », confie Philippe Sereys de Rothschild, actuel président.
En 1924, cet aïeul est le premier à créer la mise en bouteille au château à une époque où les vignerons vendaient encore en barrique au négoce. Il est doué d’un sens aigu du marketing, confiant à des artistes de renom (Chagall, Picasso, Dali… ) l’illustration de ses étiquettes, tout en créant en parallèle Mouton Cadet, le premier grand vin de marque à Bordeaux assemblant différentes appellations. « Poète et dramaturge comme l’était également son père, il l’a assisté dans la construction du théâtre de Pigalle. Il me disait y avoir tout appris : l’esthétique, la lumière, l’espace, la décoration, la culture… C’est là qu’il a récupéré l’architecte Charles Cyclis qui a conçu son chai et l’affichiste Jean Carnus qui dessinera sa première étiquette. » Philippe a de multiples activités : coureur automobile, marin, producteur de cinéma... mais lorsque Bernard Pivot, dans l’émission « Apostrophe » lui demande qui il est, il répond sans hésiter : « un vigneron ».
Et c’est ce qu’il est fondamentalement. Ce passionné de viticulture n’aura de cesse que de partir à la découverte de nouveaux terroirs, à Bordeaux avec le rachat en 1933 de Château d’Armailhac, de Château Clerc Milon en 1973, mais aussi à l’international, en lançant une joint-venture en 1979 avec Robert Mondavi dans la Nappa Valley pour la création d’Opus One. Il fera même une première incursion en Champagne au lendemain de la Seconde Guerre, en devenant actionnaire de la maison Ruinart avant de revendre ses parts vingt ans plus tard.
La branche française n’est pas en reste. En 1858, James de Rothschild fait l’acquisition de Château Lafite, un Premier Grand Cru Classé. Saskia de Rothschild, directrice générale depuis 2016, raconte : « C’est d’abord un grand terroir, le plus haut du Médoc, ce qui face au réchauffement lui confère une grande résilience. Confisqué et saccagé pendant la Seconde Guerre par les Allemands, c’est mon grand-oncle Élie qui, à son retour, l’a reconstruit. Pendant quarante ans ensuite, mon père Éric a contribué à son développement technique. Nous sommes maintenant dans une nouvelle phase de son histoire, celle de la protection, de la préservation de la biodiversité, c’est ainsi que nous avons converti l’intégralité du domaine au bio. » Le parcours de Saskia est pour le moins atypique. Diplômée d’HEC et de l’Université de Columbia, elle a été correspondante du « New York Times » à Abidjan, avant de reprendre un BTS viticulture-œnologie pour rejoindre le domaine familial.
Troisième branche à s’être lancée dans la vigne : celle représentée par Ariane de Rothschild, veuve de Benjamin, dont le beau-père Edmond a fondé la banque Edmond de Rothschild. Descendant également de James, Edmond était actionnaire de Château Lafite-Rothschild, mais, comme le souligne sa belle-fille, « il souhaitait mener sa propre aventure. C’est ainsi qu’il a racheté Château Clarke en 1973. Il aurait pu acquérir un grand cru classé, mais il n’était pas à l’aise avec le fait que les Rothschild en possèdent autant. C’était aussi son côté entrepreneur, ce qui l’intéressait, c’était de partir de zéro et il a trouvé beaucoup plus amusant de pouvoir tenter de construire un grand vin à partir d’un domaine abandonné et méconnu. »
Autant dire que les trois familles, qui ont toutes diversifié leurs activités viticoles à l’extérieur de Bordeaux, ont toujours été titillées par l’idée d’un développement en Champagne. Mais elles s’étaient entendues pour ne jamais se lancer dans cette entreprise sans l’accord des autres et l’idée a finalement mûri en 2005 d’en faire un projet collectif. Toute la question était de savoir quelle approche adopter. « La Champagne n’avait pas besoin des Rothschild, rappelle Ariane, il y avait déjà de grandes marques locomotives. C’est aussi un savoir-faire et une organisation radicalement différents de ceux que nous connaissions. Nous avons donc décidé de rentrer par la petite porte et d’avancer pas à pas, en faisant profil bas, sans chercher à venir avec nos propres méthodes et sans idée préconçue, mais au contraire en s’appuyant sur des Champenois et en prenant le temps de comprendre les choses de l’intérieur, d’apprendre. »
Au début donc, les Rothschild n’achètent pas de vignes, mais nouent des contacts principalement sur la Côte des blancs avec des vignerons qui leur livrent du raisin. Ils ne construisent pas non plus immédiatement leur propre cuverie. « Le défi lorsque l’on fonde une maison de champagne, c’est que pour démarrer, il faut des vins de réserve. Donc, soit nous attendions quinze années dédiées à les constituer, soit nous collaborions d’abord avec un groupe de vignerons qui mettaient à notre disposition leur site de production et certains de leurs stocks de vins de réserve pour nous permettre d’élaborer plus rapidement nos propres cuvées. C’est ainsi que nous avons pu, dès 2009, sortir nos premières bouteilles. »
Dans le même esprit, même si les Rothschild avaient déjà sur leurs domaines une cinquantaine d’œnologues à leur disposition, lorsqu’il a été question de choisir un chef de caves, la famille s’est tournée vers un Champenois pur jus, Guillaume Lété, issu d’une dynastie vigneronne d’Avize. L’influence médocaine n’est cependant pas absente dans la vinification. Elle se lit notamment dans l’importance donnée au premier élevage, celui qui précède le tirage. En Champagne, en général, on insiste moins sur cette étape et on se focalise davantage sur le vieillissement sur lie en bouteilles propre à l’appellation. Guillaume précise : « Une fois la fermentation malolactique effectuée, nous soutirons tout de suite, pour ne pas laisser sédimenter et garder un maximum de lies fines pour l’élevage qui va suivre. Celui-ci est chez nous plus long que la moyenne et va durer jusqu’au mois de mai. » Le choix du chardonnay comme cépage iconique est directement lié à cette dimension. « Des trois, c’est selon moi celui qui demande le plus d’élevage. Évidemment, pour les Médocains que nous sommes, c’est une dimension qui nous intéressait ! », commente Philippe.

Une autre particularité réside dans un usage astucieux de réserves perpétuelles pour les non vintages. Guillaume explique : « Lorsque je procède à l’assemblage d’une cuvée sans année, j’en produis toujours un petit excédent pour constituer un vin de réserve. Je peux ainsi piocher dans une bibliothèque de réserves perpétuelles conservées séparément en bois ou en inox, et constituées chacune de l’assemblage d’un brut sans année d’une édition précédente. Cela permet de jouer plus facilement des caractéristiques des millésimes qui ont servi de base à chacun de ces précédents assemblages, en allant puiser dans des années plus froides, ou plus chaudes selon les besoins. Alors qu’avec une solera classique, on subirait peut-être davantage en bénéficiant moins de cette diversité. » Pour affiner encore cet assemblage des bruts sans années, qui compte toujours 40 % de vins de réserve, le chef de caves pourra profiter des vinifications parcellaires que privilégie la maison, en ajoutant tel ou tel millésime ancien de tel ou tel lieu-dit.
À noter aussi la variété des outils de vinification. « Pour le bois, nous collaborons avec Rousseau, Taransaud, Seguin Moreau, Stockinger. Certains tonneliers vont nous permettre de travailler davantage la sucrosité naturelle, d’autres de préserver la minéralité tout en affinant la colonne vertébrale des vins. Nous avons aussi recours à des cuves en béton ovoïdales. L’œuf nous intéresse sur les terroirs très calcaires, parfois trop durs et austères et sur lesquels en profitant du mouvement et des échanges importants provoqués avec les lies on peut gagner en grain, tout en gardant la dimension saline et verticale que pourraient effacer le marquage du bois. »
C’est ce besoin de gagner en précision qui a conduit la famille à se lancer enfin dans la construction de son propre site de vinification. Le choix du lieu était sensible. Elle a racheté à Vertus, en 2013, un clos auquel sont attenants les anciens locaux de la maison Prieur. Tous les architectes consultés lui ont déconseillé de réutiliser ce site. Le poids des cuves sur les anciennes caves du XVIIIe siècle provoquerait leur effondrement. Un seul les a écoutés : Giovanni Pace. Philippe se souvient : « Il a compris que comme tous les vignerons, nous avions envie d’être au-dessus de nos caves et au pied de nos vignes. Il avait déjà une expérience de ce type de chantier pour avoir réalisé le bâtiment de production de Pol Roger installé au-dessus de leurs anciennes caves effondrées en 1900. Mais il a dû travailler à la petite cuillère ! » Quant au site de stockage des bouteilles et d’habillage, il est installé dans un bâtiment moderne à Oger, tout juste sorti de terre cette année et totalement écoconçu grâce notamment à un parc solaire qui assure plus de 90 % de son énergie.
Pas facile, on s’en doute, de manager une entreprise de cette ampleur, surtout quand chaque protagoniste familial a un avis bien tranché et qu’aucun n’a la majorité. Philippe raconte : « Les deux autres branches m’ont demandé de prendre la présidence. Je pense qu’à une réunion je devais donner l’impression de ne rien faire, mais j’en étais ravi. J’ai posé deux conditions. La première, c’est que le champagne qui sera servi dans toutes les institutions familiales soit celui-là. Je considérais que cela devait être un objet de famille, que chacun devait se l’approprier. La deuxième, c’est qu’on ait au moins deux conseils par an réunissant les trois branches. Il fallait que tous s’impliquent et non que cette entreprise se transforme en une énième filiale. En général, il faut bien une demi-heure avant que la réunion ne démarre, tout le monde est heureux de se retrouver car nous avons peu d’occasions de nous voir. Les décisions sont prises à l’unanimité, ce n’est jamais deux contre un. »
Pour autant, comme le souligne Philippe, « ce n’est pas parce que l’identité d’une entreprise est très singulière que sa gestion doit être atypique. Il nous est vite apparu que nous avions besoin d’un directeur général auquel nous donnerions une vraie liberté d’agir. Nous ne pouvions pas décider collectivement de tout. J’avais l’expérience d’Opus One où les choses s’étaient beaucoup simplifiées à partir du moment où nous avions recruté David Pearson. » Ce sera Frédéric Mairesse, ingénieur agronome diplômé de l’INSEAD, déjà passé par les plus grandes maisons (Jaboulet, Lanson, Perrier-Jouët, Ruinart…). Très dynamique, il a su tailler à la marque une jolie place dans l’univers des fine wines. Frédéric dresse le bilan : « Alors que le premier tirage n’avait été que de 20 000 cols, ce sont aujourd’hui 600 000 bouteilles qui sont commercialisées dans 85 pays différents et sur les plus belles tables de la planète. La politique très exigeante menée sur les approvisionnements n’y est pas étrangère, les 85 hectares sont issus à 90 % des grand crus et premiers crus et 8 hectares constituent désormais un domaine en propre. »
L’ambition de la maison n’est toutefois pas d’atteindre des millions de cols, mais de rester sur les champagnes de niche gastronomiques. Les nouvelles installations ne sont d’ailleurs proportionnées que pour l’élaboration de 800 000 bouteilles. L’objectif est davantage de travailler sur la valeur. De ce point de vue, si les synergies avec les autres maisons de vin des trois familles n’ont pas été sollicitées sur le plan technique, elles jouent pleinement sur le plan commercial et marketing, en recourant aux mêmes distributeurs comme au Japon, ou en profitant des nombreuses diversifications menées par les familles. Comme le souligne Ariane, qui dirige aussi Gitana, une écurie de trimaran de course conçu pour voler en haute mer : « C’est quand même merveilleux de pouvoir inaugurer son nouveau bateau avec son propre champagne ! »
Le domaine d’approvisionnement s’étend sur 85 hectares grâce à une vingtaine de vignerons partenaires mais la maison possède aussi 8 hectares de vignes en propre dont 7 sur la Côte des Blancs. L’ensemble des raisins est issu à 90 % de grands crus et premiers crus, essentiellement Avize, Chouilly, Cramant, Grauves, Mesnil-sur-Oger, Oger, Vertus pour la Côte des blancs, Ambonnay, Louvois, Mailly, Verzenay, Verzy, Vrigny, pour la Montagne et Aÿ, Cumière pour la vallée de la Marne. Les élevages durent de quatre à dix ans. Toute la gamme est dosée en extra-brut.
Sur ce tirage très limité, la Maison a réuni quatre grand crus de la Côte des blancs, Avize, Cramant, Oger, Le-Mesnil-sur-Oger. Le résultat est magique sur ce millésime de contrastes qui vit se succéder une vendange de septembre ensoleillée à un été plutôt frais. Fleur d’acacia, pain grillé, notes beurrées, zeste d’orange, pointe de noisette, touche saline, pointe d’anis… Tous les arômes les plus nobles que l’élevage peut donner au chardonnay sont présents, sans qu’aucun n’écrase les autres.

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