Accueil Actualités 2026 en Provence : une vendange presque normale dans des conditions extrêmes

2026 en Provence : une vendange presque normale dans des conditions extrêmes

Auteur

Frédérique
Hermine

Date

28.09.2026

Partager

Le millésime 2026 restera en Provence comme une vendange de tension marquée par la précocité, une chaleur exceptionnelle, plusieurs épisodes de canicule, et une sécheresse qui a réduit la quantité de jus. Heureusement, des pluies estivales salvatrices et une mobilisation en amont ont permis de limiter les dégâts. Le millésime ne sera pas pléthorique, mais il apparaît désormais plus proche d’une récolte normale que les craintes de juillet ne le laissaient redouter.

Le calendrier a pris tout le monde de vitesse. Les vignerons provençaux s’attendaient à un millésime précoce mais « le démarrage a vraiment été très rapide à partir de 6-7 août », confirme Nicolas Garcia, directeur du syndicat Côtes-de-Provence. « Au 20 août, tous les secteurs avaient commencé, ce qui reste rare. Deux épisodes de pluie ont ensuite ralenti les travaux avant la rentrée des grenaches, syrahs et rolles. Certains domaines ont terminé le 15 septembre ; les Coteaux d’Aix-en-Provence sont restés un peu plus tardifs. »

À Cassis, le 11 août constitue également un record de précocité, avec une inquiétude particulière sur l’acidité des blancs. Le paradoxe du millésime tient à ce retournement de situation entre le début de l’été et la récolte. En juin, la vendange s’annonçait très belle ; en juillet, la chaleur et la sécheresse faisaient craindre des raisins de Corinthe. Les fortes pluies de l’hiver avaient toutefois rempli les réserves hydriques. Les premières parcelles récoltées présentaient parfois de petites baies et des rendements en jus inférieurs aux niveaux habituels, mais quelques pluies de mi-août ont été bénéfiques. « Le millésime n’est pas pléthorique mais correct, presque une récolte normale alors qu’il a fait très sec et très chaud », constate Nicolas Garcia, qui juge la qualité « assez homogène entre les secteurs ».

Les vendanges en maillot de bain

Au cœur du Var, Gilles Masson, œnologue conseil et propriétaire du domaine Masson, insiste sur la résistance étonnante de la vigne qui est restée verte après trois épisodes de canicule. Le domaine a été menacé par un incendie, le vent ayant heureusement tourné au bon moment. « La génération précédente vendangeait parfois avec les gants parce qu’ils avaient froid aux mains en cueillant les grappes et nous, on vendange quasiment en maillot de bain. »

La chaleur a en revanche bouleversé l’organisation du travail. Pour éviter des degrés trop élevés, beaucoup de domaines ont commencé dès le 10 août. Les caves moins bien équipées en groupes de froid ont dû gérer les priorités lorsque les installations arrivaient à saturation. « C’était gérable mais ça créait beaucoup de stress. » Puis une pluie de 40 à 50 mm, fin août en Provence verte, a rafraîchi les nuits et fait respirer les végétaux. « Derrière, c’est reparti en flèche en cinq ou six jours. Les blancs et les rosés semblent avoir mieux négocié l’épisode ; les rouges pourraient manquer un peu de couleur, notamment les grenaches, avec des risques de teintes orangées. » Une partie des raisins livrés à la coopérative a finalement été déclassée en IGP ; le domaine n’étant pas le seul dans ce cas, on peut s’attendre cette année à davantage de volumes en IGP qu’en AOP.

À la cave de Terra Provincia, l’un des plus gros producteurs en Côtes-de-Provence, Florian Lacroux confirme la longueur inhabituelle de la campagne. Commencées le 7 août, quatre jours avant 2025, les vendanges ne se sont achevées que le 18 septembre, soit six semaines contre quatre habituellement. « Le millésime est un peu capricieux en termes de maturation, il fallait aller chercher les parcelles les unes après les autres et on a fini seulement vendredi 18 septembre. Soit six semaines de vendanges alors que d’habitude, c’est plutôt quatre. » Le rolle s’en est très bien sorti ; le grenache présente davantage de teintes roses que d’habitude, mais avec de jolis reflets. Le volume constitue toutefois une bonne surprise : légèrement supérieur à celui de 2025, année déjà faible à cause de la sécheresse. La cave estime se situer sur une année « moyenne plus », avec toujours environ 90 % de rosé.

La maîtrise des degrés

À Bandol, Stéphane Bourret, de La Bastide Blanche, a dû adapter radicalement les horaires de récolte : « Cette année avec les chaleurs, il a fallu que l’on vendange le matin en démarrant avec la lampe frontale à 6 h jusqu’à 11 h 30 parce que l’après-midi il faisait trop chaud, jusqu’à 42° et même les habitués de la chaleur faisaient des malaises. C’était donc des temps de vendanges plus courts dans la journée, mais sur une période plus longue, une trentaine de jours au lieu de 25. » Les pluies, de 80 à 90 mm en deux épisodes autour du 17 août, ont gonflé les baies et finalement rempli les cuves. « On a réussi à maîtriser les degrés, c’est le principal, avec des rouges qui ne pas dépassent pas les 13,5-14 », affirme Stéphane Bourret qui rapproche le millésime de 2018, 2014 voire 2005.

Au Château Revelette, en Coteaux-d’Aix, la grêle mélangée à l’eau en juillet a été plutôt bénéfique, « même si elle a abimé un peu les raisins et quelques autres épisodes pluvieux en août ont rendu la vigne magnifique ». Mais Peter Fischer déplore que « l’eau [n’ait] pas fait gonfler les raisins comme on aurait pu s’y attendre car la vigne était en stress thermique après les grosses chaleurs de plusieurs mois et malgré des nuits fraîches. On a donc plutôt récolté des petits grains concentrés pour lesquels on s’est battu contre les degrés. Il manque en moyenne 30 % de volumes. Sans compter les gros dégâts des sangliers et surtout des chevreuils, qui avaient soif. »

©François Millo

Des vendanges longues et intenses émotionnellement

À Cotignac, Alberic Philippon, au Château Carpe Diem, a vu les flammes passer à environ un kilomètre du domaine. Quelques bordures de parcelles ont chauffé du côté de Pontevès, d’où était parti l’incendie, mais le travail des sols, qui avait supprimé la matière végétale combustible, a contribué à stopper le feu aux abords des vignes. La prudence a conduit le domaine à limiter les macérations sur les rouges. Le vigneron décrit un millésime qualitatif, marqué par une activité biologique intense dans la cave et une bonne dynamique des levures indigènes. « En termes de volume, c’est un peu en dessous forcément parce que sec et chaud, donc ça limite la contenance de jus des raisins, mais on a eu des belles surprises dans quelques parcelles. Les vendanges ont été très longues et intenses, émotionnellement stressantes avec les enfants à la maison qui trépignaient de voir leurs vacances écourter dans cette atmosphère anxiogène. »

L’incendie, commencé le 21 juillet n’a été déclaré arrêté que le 18 août. Les analyses préventives ont été nombreuses, avec l’appui de l’ICV (Institut Coopératif du Vin) et de techniciens ayant capitalisé sur l’expérience des Maures en 2021, en lien régulier avec des spécialistes du Bordelais, d’Afrique du Sud et de Californie. « Grâce aux incendies précédents, notamment celui de 2021 dans la plaine des Maures, tous les conseillers et prestataires étaient mobilisés pour des analyses préventives », avoue Gilles Masson. « L'ICV a pris le taureau par les cornes sur ce sujet pour regarder si les parcelles étaient touchées car ce n'est pas parce qu’une parcelle est à 500 mètres du feu qu’elle aura des goûts de fumée. Cela dépend de la durée de stagnation de la fumée, de l’orientation, du vent… Les analyses permettent désormais de savoir s’il faut l’isoler ou non, voire la déclasser. »

« On tient la barre »

À l’issue de la campagne 2025-2026, les vins de Provence abordent la nouvelle récolte avec des stocks maîtrisés et une offre ajustée aux perspectives de commercialisation. Entre août 2025 et juillet 2026, les sorties de chais de rosés ont légèrement dépassé le million d’hectolitres, en hausse de 2 %. À l’export, entre janvier et juin 2026, les ventes ont progressé de 6 % ; en grande distribution française, elles gagnaient encore 1 % entre janvier et la mi-août. Les transactions en vrac, qui représentent environ 60 % des premières commercialisations, atteignent 588 000 hl, en progression de 3 %. Sur le marché, la progression des sorties et des exportations, jointe à l’assainissement des stocks, offre un point d’appui à la filière. Les vins de Provence ont renforcé la maîtrise des volumes. Le 7 juillet, l’assemblée générale du CIVP a voté une mesure interprofessionnelle d’adaptation de l’offre pour les trois AOP. Le volume commercialisable doit correspondre aux besoins du marché ; en cas de récolte supérieure, le surplus est placé dans une réserve interprofessionnelle bloquée, libérable seulement si les marchés s’améliorent ou pour compenser un aléa lors de la campagne suivante. Dans ce cadre, certains vignerons prévoient donc des pressurages moins poussés pour limiter les volumes. La production avoisine toujours les 90 % de rosés mais les blancs continuent de progresser, le rolle gagnant chaque année environ une centaine d’hectares. « Donc pour l’instant, on tient la barre », résume Nicolas Garcia. Une formule qui résume ce millésime 2026 sans abondance mais avec une capacité d’adaptation qui aura permis à la Provence de traverser un été extrême.