Propriété phare de l’appellation Bandol, le Domaine Tempier connaît des vendanges « en pointillés » depuis la fin du mois d’août. Pour Daniel Ravier, directeur du domaine, ce millésime 2012 est décidément bien difficile à cerner…

Ici, face à la splendeur des paysages varois, caressés par la chaleur du soleil et le souffle clair de la Méditerranée, on se dit qu’il ne peut y avoir plus bel endroit au monde pour produire du vin. Indéniablement béni des dieux, le vignoble de Bandol n’est pas pour autant à l’abri des aléas d’un millésime capricieux- et en matière de caprice, le mourvèdre, cépage roi de l’appellation à la réputation si délicate, en connaît un rayon ! Alors que partout en France les viticulteurs s’emploient à « dompter » cette récolte 2012 malmenée par les maladies et les intempéries, Daniel Ravier, directeur du Domaine Tempier, cherche ses mots pour qualifier ce millésime insaisissable : « je suis à Tempier depuis 2000, et à Bandol depuis 1987. Des millésimes compliqués, j’en ai connus, marqués par la sécheresse comme en 2003, ou par les intempéries comme en 2010, 2002, 1994… Mais un millésime aussi difficile à appréhender, jamais. »

Décalages

D’une superficie de 1500 hectares environ, le vignoble de Bandol connaît d’assez importantes disparités en termes d’influence maritime, d’orientation et d’exposition aux intempéries. Cela a conduit cette année à un décalage assez net dans les maturités selon les propriétés. Ainsi au Domaine Tempier, les vendanges ont débuté le 26 août. A cette date, certains voisins « avaient déjà commencé, d’autres quasiment fini, comme le domaine du Gros’Noré ». Et même au sein d’un même domaine, on a pu constater une hétérogénéité inédite, obligeant à conduire des vendanges « en pointillés ». Daniel Ravier nous raconte : « nous avons eu un printemps relativement frais, entraînant une floraison anarchique. Sur un même pied, on pouvait avoir des fleurs terminées, d’autres à peine formées. De grosses pluies fin mai, un important coup de chaud cet été, des orages début septembre (chez nous, alors que d’autres propriétés comme Terrebrune ou Pibarnon ont été épargnées) ont fini de perturber les choses. Au final, nous avons de grands décalages dans les maturités. D’ordinaire, avec la mixité des terroirs et des cépages, nous arrivons à étaler les vendanges de manière harmonieuse. Cette année, nous avons commencé fin août, arrêté, repris, arrêté, repris… Sur nos 40 hectares de vignes, il nous en reste à peu près 5 à récolter, que nous espérons finir cette semaine ».

Attention au mourvèdre

Difficile pour Daniel Ravier de mettre le doigt sur la raison d’un profil aussi atypique : sont-ce les gels hivernaux qui ont provoqué des blocages à la vigne ? Les grosses chaleurs de l’été ont-elles déphasé le début de saison assez tranquille ? « C’est vraiment difficile à suivre, concède Daniel Ravier, il faut être extrêmement vigilant, surtout avec le mourvèdre, notre cépage dominant. Nous avons à Tempier un terroir très morcelé : la cuvée classique, qui est un assemblage de différents terroirs, sera forcément l’expression de cette disparité, elle va être intéressante à composer ; certaines cuvées de terroirs, comme La Migoua, s’annoncent déjà d’une très belle qualité ».

Concernant la qualité globale du millésime, Daniel Ravier avoue ne pas avoir de vue d’ensemble. « Le millésime 2011 était tellement exceptionnel en quantité, en qualité, sur les rouges, les rosés, les blancs, que 2012 va forcément pâtir de la comparaison. Pour les rendements nous sommes dans les normes de Tempier, autour de 35 hl/ha. Pour les jus, c’est très étonnant : les raisins ont des peaux dures, qui lâchent beaucoup de couleur. Les rosés se sont très vite colorés. Les blancs, nous les avons rentrés en deux fois : la première tranche était sur la tension, presque pas sudiste, la seconde était plus lourde, très miellée… Enfin pour les rouges, nous avons des raisins qui évoluent pendant la vinification, des choses peu typées deviennent très aromatiques, on a de la fraîcheur, cela met parfois du temps à exprimer du potentiel ». Bref, difficile de s’y retrouver ! Le vigneron doit s’adapter et naviguer à vue pour tirer le meilleur de ses raisins. « La vinification est un travail de funambule, souligne Daniel Ravier, mais c’est ce qui fait l’intérêt de notre métier ! Doit-on attendre ? Doit-on délester, piger ? C’est à chacun de s’adapter, de faire des choix : ceux qui auront fait du bon boulot auront de belles surprises. D’ici trois semaines on y verra déjà plus clair sur le profil qualitatif des vins ». 2012, millésime de vigneron ? « C’est encore plus que ça », conclut-il.

Mathieu Doumenge
Photos © B. Mazeas / L. Molinier