(photos Thierry David / Sud-Ouest)
(photos Thierry David / Sud-Ouest)

Hier soir, l’ancien joueur de tennis Björn Borg était intronisé au sein de la Jurade de Saint-Émilion. Il était parrainé par son ami de quarante ans Henri Leconte, qui avait déjà eu les honneurs d’une intronisation en 2011. Entretien croisé avec deux champions.

D’un côté, Björn Borg, 63 ans, né à Stockholm (Suède), 64 titres sur le circuit ATP dont onze en Grand Chelem entre 1973 et 1984, un immense joueur qui a marqué le tennis moderne de son empreinte, tant pour son style de jeu que pour son style vestimentaire. De l’autre, Henri Leconte, 56 ans, gaucher, né à Lillers (France), 19 titres sur le circuit ATP dont un en double à Roland-Garros, une victoire homérique en Coupe Davis 1991 au côté de Guy Forget – face aux États-Unis de Sampras et Agassi. Deux figures du tennis que les moins de vingt ans ne doivent pas connaître mais qui évoquent de doux souvenirs aux amateurs de ce sport. Hier soir, ce n’était pas sur un terrain que ces amis de quarante ans se faisaient face, mais dans la salle des Dominicains de Saint-Émilion, à l’occasion de l’intronisation de Björn Borg au sein de la Jurade, à laquelle Henri Leconte a activement participé. Un moment d’émotion et d’amitié au cours duquel les deux champions se sont prêtés au jeu de l’interview croisée, chacun dans le style qui était le sien sur le terrain. L’un, plutôt laconique et réservé, l’autre plutôt bavard et enjoué. Devinez qui.

Terre de Vins : Björn Borg, vous êtes l’un des joueurs les plus titrés de l’ère Open, comment vivez-vous cette nouvelle reconnaissance qui vous est faite aujourd’hui, et comment s’est décidée cette intronisation par l’entremise d’Henri ?
Björn Borg :
c’est un immense privilège. Croyez-le ou non, cela fait quarante ans qu’Henri et moi nous connaissons, nous avons très souvent parlé de vin et notamment de Saint-Émilion, mais jusqu’ici nous n’avions jamais eu la possibilité de venir ensemble, bien que je sois déjà venu deux fois à Bordeaux. C’était un de mes rêves de découvrir Saint-Émilion, et grâce à Henri qui a soufflé l’idée aux membres de la Jurade, me voilà enfin. Il m’a fallu du temps ! Cela représente tellement pour moi, d’être ici, avec Henri, avec ma femme et mes amis. Je suis sincèrement ravi.
Henri Leconte : ma chance a été de rencontrer, un jour, la famille Bertrand du château Carteau, et de devenir ami avec eux. En 2011, par l’intermédiaire d’un proche, j’ai été intronisé à la Jurade, je me suis à cette occasion lié d’amitié avec Hubert de Boüard. Saint-Émilion, c’est un mythe. Il y a Saint Andrews pour le golf, Wimbledon pour le tennis, et Saint-Émilion pour le vin ! Et un jour en parlant avec Björn Borg, j’ai réalisé à quel point on a en commun le goût des vins de cette région. Mais Björn n’y était jamais venu. J’ai alors appelé Jacques Bertrand pour lui dire “j’ai un ami, il a pas trop mal joué au tennis, tu penses qu’on peut lui organiser quelque chose ?” (rires) La Jurade de Saint-Émilion c’est davantage qu’une confrérie, c’est une famille, c’est le cœur qui parle. En venant ici avec Björn, j’avais un trac fou, mais en même temps je savais que ce serait parfait. Et aujourd’hui je suis si heureux de me retrouver avec ces vignerons de Saint-Émilion, réunis pour honorer une star mondiale qui a fait entrer le tennis dans une autre dimension.

Quelle relation entretenez-vous avec le vin ?
B.B. :
lorsque j’étais sur le circuit, je buvais peu, mais il se trouve que les vins que j’aimais le plus déguster étaient les vins de Saint-Émilion. J’ai toujours eu un penchant pour leur style, leur saveur, dès que j’allais au restaurant, je commandais systématiquement un saint-émilion.
H.L. : le vin, c’est notre sang, ça coule dans nos veines. Déjà je remercie mes parents, qui quand j’étais jeune m’amenaient dans de beaux restaurants, mon père m’a fait déguster du vin… C’est d’abord une éducation. Ensuite j’ai eu la chance de connaître une génération exceptionnelle où on pouvait être sportif professionnel et épicurien à la fois. Avec Björn, ou avec Yannick (Noah), on allait dans de grands restaurants, de grands hôtels, à l’époque rien n’était pris en charge par les tournois mais on allait dans de superbes établissements parce qu’on aimait partager ces moments. Je suis devenu intime avec Pierre Gagnaire, Guy Savoy, Bernard Loiseau… La grande gastronomie, la dégustation de vin, ça allait de pair. Le vin je m’y reconnais car il y a des années plus ou moins bonnes, des millésimes exceptionnels et de plus difficiles, ça me ressemble pas mal quand je jouais au tennis (rires). Le vin change, comme nous, tout le temps. Parfois il se bonifie avec le temps, parfois moins, comme nous !

Que trouve-t-on dans votre cave personnelle ?
B.B. :
essentiellement du rouge, et beaucoup de vin de Saint-Émilion. Je n’exagère pas, ce sont vraiment mes vins préférés. J’ai eu la chance de goûter des vins du monde entier mais je reviens tout le temps à cette région. Je suis ami avec Henri Leconte depuis de très longues années, et nous parlons tennis bien sûr, mais aussi de vin – il m’a fait découvrir beaucoup de choses.
H.L. : moi aussi, je suis assez fidèle à Saint-Émilion, mais je suis également très amateur de champagne. Ce sont des vins que j’adore et qui, comme le bordeaux, représentent ce qui se fait de mieux en France. Et puis, contrairement à la Bourgogne, il n’y a pas de rivalité avec Bordeaux ! Pourquoi d’ailleurs devoir choisir et se mettre en guerre ? Ce sont des produits venus du cœur, de la terre, que tout le monde nous envie. Avec Björn, nous avons partagé de grands vins, je pense notamment à Cheval Blanc, à Angélus bien sûr, à Ausone, à La Gaffelière, mais aussi à Château Carteau de mon ami Jacques Bertrand. Quand on a une vie mouvementée comme la mienne ce n’est pas facile de gérer une cave, et il y a tellement à apprendre chaque jour sur le vin. L’important est que l’on se retrouve, au final, autour de bonnes bouteilles, c’est ça le partage et l’amitié.