Le château Dauzac, 5ème Grand Cru Classé de Margaux, n’est jamais à cours d’initiatives audacieuses. À l’approche des primeurs 2021, il dévoile en exclusivité pour Terre de Vins le premier millésime d’une cuvée 100% cabernet-sauvignon, issue d’une parcelle de vignes non greffées et élevée en dolia.

Château Dauzac fait partie de ces propriétés médocaines dynamiques qui n’hésitent pas à « faire bouger les lignes » et à tracer leur propre voie, s’émancipant ainsi de la rigueur du classement de 1855 qui l’avait reconnue à l’époque comme 5ème Grand Cru Classé. Située à Margaux, sur une étendue de 120 hectares (dont 49 de vignes), Dauzac bénéficie depuis quelques années d’un beau dynamisme impulsé par son Directeur général Laurent Fortin, arrivé en 2013. Le changement de propriétaire – le château est passé il y a trois ans des mains de la MAIF à celles de Christian Roulleau, fondateur du groupe Samsic – n’a en rien entravé cet élan, et a même, au contraire, enclenché une « accélération dans la continuité » comme en témoigne, notamment, le récent engagement RSE (Responsabilité Sociale et Environnementale) de la propriété, aboutissement de plusieurs années d’engagement environnemental.

Retour vers le futur

Jamais à court d’idées audacieuses et d’innovations, les équipes de Château Dauzac dévoilent, à l’approche des primeurs, une nouveauté étonnante : une cuvée issue d’une parcelle plantée en franc-de-pied, c’est à dire de vignes non greffées. Laurent Fortin explique la genèse de ce projet : « en 2015, nous avons racheté deux hectares sur des terroirs très intéressants et qui n’avaient pas été exploités depuis longtemps. En faisant des tests de résistivité électrique, comme nous faisons sur tous nos terroirs pour mieux les connaître, il est apparu qu’une parcelle d’un peu moins d’un hectare, composée de graves très fines où nous avons estimé que le phylloxéra ne pourrait pas s’installer, pouvait être propice à la plantation de vignes en franc-de-pied ». Le phylloxéra, parasite arrivé en Europe à partir des années 1860 et ayant commis des dégâts catastrophiques dans l’ensemble des vignobles du vieux monde durant toute la fin du XIXème siècle, a entraîné l’introduction du porte-greffe (hybride de vignes américaines) dans la viticulture contemporaine et la disparition progressive des vignes franc-de-pied, hormis dans quelques terroirs très spécifiques où l’insecte ne peut pas prospérer – l’association Rencontres des Francs, dont nous parlions la semaine dernière, vise notamment à la préservation de ce savoir-faire pluriséculaire.

« Un Grand Cru Classé 1855 a le devoir d’être innovant, mais aussi d’être au contact de son histoire, et l’histoire de Dauzac a toujours été marquée par l’innovation« , poursuit Laurent Fortin. « Nous avons vu dans cette parcelle l’opportunité de produire un vin de Dauzac ‘comme autrefois’, comme à l’époque préphylloxérique« . C’est ainsi que les équipes du château ont décidé de planter, dès 2016, une sélection massale de cabernet-sauvignon en franc-de-pied, à une densité de 10 000 pieds / hectare, conduite en biodynamie, vinifié et élevée en dolias (amphores) de 3 hectolitres fabriquées au Pays Basque.

Conjurer l’Histoire

Très rapidement, il est apparu que cette parcelle se comportait différemment des autres vignes de Dauzac : tout d’abord, le « chevelu » racinaire s’est développé en priorité, avant de développer plus tardivement sa surface foliaire ; ensuite, les raisins sont apparus en grappes plus denses et compactes, avec des baies plus petites ; enfin, la vigne a pris davantage son temps, présentant des cycles plus tardifs et des maturités plus lentes – ce qui, sur un millésime compliqué comme 2021, s’est révélé un atout appréciable. Les rendements sont pour l’instant autour de 20-25 hl/ha. Accompagnée notamment par l’expert en biodynamie Jacques Fourès, l’équipe de Dauzac a chouchouté sa parcelle pendant cinq ans, un seul vigneron étant assigné au travail de la vigne, pour ne pas prendre le risque d’une contamination accidentelle du phylloxéra. Compte tenu du prix de l’hectare sur l’appellation Margaux, on imagine bien que cette prise de risque implique un certain enjeu financier ; pourtant, comme l’affirme Laurent Fortin, la famille Roulleau est « entièrement mobilisée derrière ce projet, qui a avant tout une ambition de transmission, de patrimoine et de pédagogie« .

Toutefois, cette cuvée Franc de Pied n’a pas vocation à être seulement expérimentale, mais à être savourée par les amateurs. Son premier millésime officiel, 2021 donc, sera dévoilé aux dégustateurs professionnels dans le cadre des Primeurs, et ‘Terre de Vins’ a pu le goûter en avant-première. Encore en cours d’élevage en dolia, ce cabernet-sauvignon déploie une aromatique très florale, entre violette et iris, un éclat et une vitalité qui se retrouvent en bouche, signée par une grande tonicité. La texture est extrêmement souple, séveuse, portée par une acidité contenue, une trame tannique délicate, presque aérienne. Beaucoup de finesse et de fraîcheur, jusqu’à une finale salivante. Voilà qui est fort prometteur, pour un vin qui va encore s’affiner sous l’argile jusqu’en 2023, date à laquelle un petit millier de bouteilles seront disponibles – au prix coquet de 1500 € l’unité, en coffret individuel, trois, bouteilles, six bouteilles – sans oublier quelques magnums et autres grands formats. Afin de pousser jusqu’au bout l’idée de « vin de lieu » à laquelle tient fermement Laurent Fortin, les coordonnées GPS de la parcelle figurent sur le recto de la bouteille. Accompagnées de deux dates : celle du millésime 2021, bien sûr, et 1867 – année de l’arrivée du phylloxéra sur l’appellation Margaux. Comme une façon de conjurer l’Histoire.